Les Horizons Barbecue
(100 variations en délire contrôlé,
inspirées par les visions de Robert Indermaur )
par JLK
1. Pays lointain

Le premier Récit crédible remonte au quaternaire où le Créateur déjà se sent tout chose. Que faire de tout ça ? se demande-t-il en balayant du regard ce lointain pays de Lui-même. Le Verbe lui vient alors surgi du plus confus de sa mémoire et ce sera du tohu-bohu la première proclamation d’Entête : une lumière sera !
Mais quel magma que tout ça, quel cri primal au corps, quel désagrément que de naître dans ce désert grouillant ! Cauchemar de venir au monde, après quoi l’on se sent mieux dans les bras et les odeurs.
Le danger est immédiat mais il faudra faire avec les jours et les outils, broyer les pigments et chanter dans le noir déjà. Déjà !
2. Déjà

Un dé jamais n’abolira le hasard, mais la question des origines y échappe d’une façon ou de l’autre, et c’est dans cet entre-deux, entre jadis et jamais, que nous surprend cette lumière crépusculaire dont nul ne sait si elle est de l’aube ou des retombées de l’hiver nucléaire – même poésie floue des retours et des fins.
L’adverbe déjà se trouve répertorié, dans les glossaires, entre les mots déité et diacre, ce qui n’engage personne. Le Cyclope n’est pas visible sur l’image,mais les objets insulaires foisonnent et c’est déjà ça: tout dans le détail sans qu’on sache, là non plus, si c’est de Dieu ou du Diable.
L’espace est à vrai dire infinitésimal entre jadis et jamais plus, dont on pensait naguère qu’il durerait l’éternité d’une rêverie au bord de l’étang, mais le romantisme a changé de formes et Werther se la joue punk dans le champ de ruines de L.A. 2019 où c’est en vain cependant qu’il cherche la statue de la bourrasque, car le temps n’est pas encore venu.
Du moins le rêve réaliste reste-t-il recevable sous la main du claveciniste aveugle dont les dominos de croches choient des pagodes en tuiles fines ou remontent les escalators et finissent en torsades sonores comme aux temples de l’Inde.
Ce qui fut sera, dit-on pour se rassurer, mais cela n’exclut pas l’attention la plus vive à l’Inventaire que concentre nucléairement le mot déjà.
Ensuite seulement nous parcourrons les allées parallèles.
3. Parallèles

Pour ceux qui prennent le Temps en marche il n’est que de suivre le mouvement. Il n’est pas vrai que Brown ait tout dit à ce propos compte tenu des nouvelles données de la réalité quantique à sauts latéraux.
Ainsi la ligne claire du dauphin remontant à la Nature recoupe-t-elle parfois la pensée du fleuve que ne limite pas la barre des Horizons Barbecue – sept blocs en tout, surplombant la rivière de béton.
L’adolescent vif a beau s’impatienter derrière l’ancienne bibliothécaire au déambulateur prudent: à chacun selon sa capacité partout envisageable, donc ne jetons pas la pierre au virtuel claveciniste de treize ou seize ans sensible peut-être au silence blanc de Cézanne ou au saphir liquide de Bach. D’ailleurs on sait que toutes les lignes de tension ne sont pas continues ni parallèles, laissant ainsi ressource au corps et au rêve.
La poésie poétique chère aux veuves de diacres et aux jeunes indécis ne dit rien des lignes verticales des Horizons Barbecue, pas plus que l’élite de la culture culturelle aux prétentions usurières – sempiternel ressassement des éteignoirs.
Tandis que suivre le flux des lignes de vie, parfois tressées dans le réseau social le plus immédiat, revient à descendre la 5e Avenue à cinq heures du mat’ un 4 janvier, comme d’un défilé séparant les Aiguilles Vertes des Aiguilles rouges dont le fond semble de glace noire alors qu’il est de macadam juste effilé par le verglas.
Cela pour les analogies verticales, en attendant de relier les lignes synchroniques des allées de grands magases aux heures comparables de Manhattan et de Ginza, dont les clients semblent savoir où ils vont.
Ledit savoir relève peut-être de l’illusion, mais on la suppose féconde par optimisme américain, inspirant ceux qui vont de l’avant autant que les assis ou ceux du contre-flot.
L’apparente monotonie des cheminements matinaux est un leurre découlant d’un préjugé suranné, de même que l’uniformité des visages, même à Shanghai ou à Tôkyo à l’heure de la première presse.
Tout est à vrai dire à revoir de notre façon de voir, le contenu signifié du container autant que le bleu Constable du ciel de ce matin: Le Panopticon s’impose.
Le Mur est tombé dans les mémoires, où les Tours l’ont rejoint, mais de la batterie des Horizons Barbecue aux lignes à haute tension traversant les terrains vagues on reste dans le mouvement.
4. Mouvement

Un fantastique appel d’air met tout en branle à l’ouverture des coffres, qui fait affluer aussitôt la multitude des costards et des masques autour des écrans frappés jour et nuit d’hystérie calculatrice. Cela pour le cinéma genre Wall Street du pantin trader.
Mais le vrai Mouvement, à purement parler, est à la fois antérieur et plus sidéral, exercé depuis la nuit des nuits autant que dans l’actuel silence des deux infinis striés de comètes et de particules de cendre ou d’élémentaire pollen.
Avant les défilés hagards de la première heure de pointe, avant l’endiablement des foules, c’est, avant l’aube de la ville-monde comme un frôlement d’écailles en lentes volutes aux fenêtres songeuses: l’Anaconda mythique se prépare au premier mouvement dans l’immobilité recueillie de l’orchestre philharmonique, attendant le geste initial du Maestro, un tour de clef et la Rolls musicale se réveille dans le Grand Auditorium, illico relayé à tous les étages des Horizons Barbecue et juste dans les guérites des jardins prolétaires, de l’autre côté du décor à falaises.
Une fois de plus cela s’agite ce matin dans les canyons urbains, mais le regard panoptique voit au même instant la grimace impatiente et la lenteur du ciel, dans le saisissement et le ressaisissement, à chaque fois, de se retrouver par les rues et les bois et les mers et les gens…
5. Les gens

On ne voit rien sans faire dans le détail: on ne voit que des tas et le traitement logique des gens finit alors dans les camps. Rien à voir sans les visages, rien à dire des tas sans les noms.
Le nom de Fodé Touré Keika, natif de Guinée et dans sa quinzième année quand on a retrouvé, avec celui de son frère Alacine, son corps gelé dans la trappe du train d’atterrissage du Boeing 747 où les deux garçons s’étaient planqués – ce nom reste gravé au mur du Temps, signant ce message que l’ado portait sur lui: « Donc si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c’est parce qu’on souffre trop en Afrique et qu’on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et pour mettre fin à la guerre. Néanmoins, nous voulons étudier et nous vous demandons de nous aider à étudier pour être comme vous. Enfin nous vous supplions de nous excuser très fort d’oser vous écrire cette lettre en tant que vous, les grands personnages à qui nous devons beaucoup de respect. Et n’oubliez pas que c’est à vous que nous devons nous plaindre de la faiblesse de notre force en Afrique »…
Or les gens se pressent de nouveau, ce matin, au pied des parois à étages, impatients de les gravir, et dans le tas, là-bas, se distinguent des visages – ces visages portant autant de noms.
6. Les noms

Les noms sans visages des martyrs resteront dans la mémoire des murs comme autant de trous noirs dont l’antimatière nous soumettra à jamais au vertige du pourquoi sans pensée d’aucune réponse sûre.
À moins de vingt ans m’est apparu le Mur de Berlin, plus de vingt ans avant son écroulement sous le boutoir des mains nues, et le lendemain je déchiffrais, aux murs d’Auschwitz, les noms hurlés de visages à jamais réduits au silence.
Dans ses carnets l’Artiste aura noté aux mêmes lieux: « D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».
Or c’est par cette faille de douceur en nous que passera le meilleur de notre violence, enfin vouée au fracas des verrous…
7. Veilleurs

À en croire certains, Big Brother s’occuperait toujours du job, et ce n’est pas qu’une légende urbaine, à cela près que ses drones n’obéissent pas à nos critères, jugés « non pertinents » par le Système. Il est vrai que nous n’en avons qu’à la survie réelle par les oraisons polyphoniques et les sentiments distingués, sans oublier les couleurs.
Le bleu ciel nous inspire toujours superlativement, mais ayons garde de le confondre avec le bleu pixellisé à outrance des calendriers de l’Optimax, cette machine à leurrer au même titre que les services de Miss Météo. Au risque de nous répéter, répétons que l’obsession de la météo contrevient à l’exercice de la veille et doit, à ce titre, être moquée. Tandis que le bleu ciel selon la tradition, de Giotto à Constable via Tiepolo, mérite toujours révérence et référence, disponible toujours et encore aux rayons Repro des grands magases.
Notre veille inquiète les sectateurs de l’Extinction des Sens, dont les nouvelles installations se multiplient dans les quartiers déjà touchés par le désabusement métaphysique et pire: physique, et pire encore: secrètement sexuel donc lié au sang de l’âme. Après la sinistre époque dite du Caisson, très en vogue dans les étages les plus friqués des Horizons Barbecue, à notre tour de nous inquiéter des parodies de salut par la chasteté chafouine.
Veillons donc!
8. Les messagers

Tous n’ont pas l’uniforme ni ne se reconnaissent forcément au frémissement d’ailes des envoyés à l’ancienne, ainsi l’Attention de chacun est-elle requise par delà les apparences, et c’est un premier ressaisissement non négligeable surtout dans la ville-monde où toute concentration bonne se disperse.
La destruction massive des denrées de survie par les sbires des oligarques du Profit Brut reste une donnée mondiale que les Brigades de Nettoyage s’affairent à effacer de toute mémoire, mais les messagers ne sont pas là pour le décor: bel et bien incarnent-ils l’avant-garde de l’Anti-Système dont tout bénéfice d’énergie sera naturellement recyclé dans la ventilation du Pneuma.
Les Salutistes ont montré l’exemple dans les quartiers de lèpre urbaine, que les organisateurs de reconquête des terres arables suivront à leur façon dans les grandes largeurs des plaines latifundiaires, parfois en dansant la rumba ou la zumba, selon la latitude et les traditions. Du moins la reconnaissance du principe angélique est-elle suressentielle: l’esprit de sacrifice ira donc de pair avec le refus d’obtempérer à la loi du plus muni, et n’en doutons pas alors: tout ça jettera de la neuve lumière sur la Face d’ombre.
9. Terrains vagues

Cependant il y a lumière et lumière. Les éclairages inhérents ou latéraux peuvent être trompeurs, et pas que sur les scènes de crime ou tout à coup chaque pierre et sa face cachée devraient compter pour double preuve dans l’éblouissement expert. Ainsi le côté théâtre de l’absurde des jachères industrielles ne doit-il pas nous abuser non plus, ou plus exactement: ne pas nous détourner de la scrutation détaillée des visages, car c’est par là que l’alerte commune sera donnée en cas d’Apparition par voie supersensible.
Passons cependant sur les phénomènes paranormaux et autres étrangetés: ce n’est pas non plus de cela qu’il s’agit en l’occurrence mais de saisissement réel à valeur de révélation à ce moment précis, autour du Marcheur Rose soudain interdit et des Immobiles ne sachant où regarder mais percevant ce quelque chose qu’on appellera ce soir Mystère.
10. L’obscure clarté

Ceux qui ont des options préférentielles sur les lofts les mieux situés de la Wellness Tower, fleuron de la Nouvelle Cité, pourraient déchanter, autant que les spéculateurs jouant sur le cours de la Lumière au moment même ou les eaux évaporées tournent en boues acides.
On peut ne pas souscrire à la lettre à l’archaïque parole selon laquelle les derniers seront les premiers, quelque secrète vérité que recèle cette anticipation d’une autre dimension, mais sans doute la part d’ombre des rues passantes nous reste-t-elle plus propice, à nous visages burinés et tendres veilles feuilles de solfège, que leur rive javellisée se la jouant Brave New World.
La distinction des nuances du gris suprême de la Ville-monde en trente-six mille irisations moirées reste l’apanage des Sujets Sensibles de toute observance et condition. De même l’opposition de la lumière naturelle et de l’ombre demeure-t-elle plus que jamais du domaine de la réalité plus que présente non moins qu’intouchable.
11. Failles

On dit au bord du gouffre que ça craint. Mais avant l’aube c’est au ventre que se ressent ce vertige: falaise au bord de rien qui surplombe cependant notre sang; et panique au creux des reins; et terrible lucidité de la vue interne. On sait en outre que la maison sous la table menace parfois de déborder par les meurtrières genre retour du refoulé. On répète alors que ça craint aux parapets de la subconscience.
Ensuite on se fait à la rumeur des failles, la vie remontant à flot des entrailles du sommeil au zinc du matin, via les tubulures du métro et maints escalators jusqu’aux crêtes encore crépitantes d’étoiles de la Skyline.
Les hauts toits asymétriques font office de fumoirs à toute heure ou de tremplins concédés à l’industrieuse rêverie des fins de matinées ou des vestiges du jour. Un regain de porosité se décèle chez les passants des poutrelles aux yeux levés d’entre les drapeaux blancs. Tant d’innocence et souvent sans chapeaux !
12. Des Chapeaux

Il reste encore sur les toits de vieux nègres sages à porter le chapeau en toute dignité, et ce ne sont pas les règlements récents sur l’émancipation des personnes qui y changeront quoi que ce soit, tant il est vrai que l’élégance acquise ou naturelle s’apparie à celle de l’Arbre majeur.
La mémoire de l’Arbre nous préservera mieux que les protocoles japonais. La Nature ne se rappelle qu’incidemment nos origines, mais l’évaluation des résultats de toute espèce nous reste accessible moyennant un peu de beau sens.
Le beau sens oriente le choix des couleurs et détermine, par la variation des orbites et le lent mouvement des têtes suivant les doux regard du grand âge, cet orbe de bienveillance qui fait auréole au monde, honorant la Croix Noire comme les perles de bois de lune du piano de Thelonius Monk et autres conseillers spéciaux méritant l’écoute.
13. L’Aurige

Pas plus qu’on ne dit une oracle on n’écrit une aurige, et pourtant voici que sur le Paseo suspendu surgit la Sagace à roues ferrées que tire le cheval bipode jamais à cour de visions fût-ce au dam de la Horse !
Passés sont les temps où Bleus et Verts se massacraient dans le tumulte des chars politisés, mais le Jeu perdure en toute galaxie conviviale avec toujours son goût de sueur citronnée aux aisselles en touche ou sa verte saveur de pelouse au pourtour des galopades, cela fût-il loin des Olympiades gratuites d’avant l’obsession chronométrique et les mirobolants bombements de bourses, loin des savanes éthiopiennes ou des fleuriers démocrates de la lutte à la culotte.
Cependant voici quand même, dans le rêve un peu nostalgique, la Sagace en soie sauvage sur sa coulée de macadam et les fervents disséminés qu’on dira quelque temps encore happy few.
14. Circulation

Quant à la lutte contre les angles droits, nous en faisons notre affaire et même aux carrefours: surtout aux croisements des affluences logiques, mais aussi à toute occurrence défensive requérant la sieste turbo ou la douche solaire , le détour nonchalant voire la fugue à tout le moins imaginaire.
L’attention flottante règne naturellement dans le tamponnement des monocoques multicolores du Luna Park où nul ne craint de regarder partout à la fois, et cela devrait édifier les aspirants à la détente d’atmosphère en toute zone urbaine menacée par le format carcéral, allées ferroviaires et solariums compris.
Qu’on ne se jette donc plus en ligne droite du dormoir privatif aux cellules de labeur stipendié: la tangente à courbe flexible est un acquis certes récent des thérapies en la matière, mais l’essayer c’est l’apprécier !
Dès lors, l’usage faisant loi, verrons-nous la déviance inventive faire florès…
15. Le sens du sens

La question se pose alors: pourquoi tant de précipitation ? Et cette inquiétude: où va le pendule ? Qu’attendent-ils en serrant l’instant de si près qu’ils le pressent et le stressent ? Qu’espèrent-ils ? Quelle île ? Quel au bout ? Quel cap derrière les containers ? Quel fantasme océanique les attire-t-il vers quel lagon de piécettes ? Quelle sortie de l’animal songeur par le tourniquet des hagards ? Quel taraboum de boucan pulsionnel qui échappe au branle ?
Si la circulation n’a pas de sens alors renonce à la rue de la Félicité, ce tendre souvenir sous les toits des Batignolles au temps où vous aviez sous vos pieds nus le mol asphalte de mai, ou plutôt ne renonce pas, ne renonce jamais: perds-toi en gesticulations sémaphoriques mais garde le sens – ah mais retiens-le par la tresse !
S’agissant des errants et autres sans-abris au sens extensible, par delà les dormoirs genre cartons à piano et tutti quanti, la question du sens est à poser tant avant qu’après la soupe exigible et les colis du coeur, autant dire tout le temps qu’on respire, valable aussi pour toute catéchumène faisant tapisserie ou tout gang bang , toute forme de tribu ou de clan même du panier boursier, toute coloration pigmentaire et toute affiliation à sectes ou paroisses – jusqu’à l’Eglise Agnostique Informelle juste tolérée par le Parti de la Tisane.
Bref, l’agitation n’est que vaine illusion à faire taire Rossignol.
Mais les voeux pies et les clignements de connivence convenue à la poésie poétique ne seraient eux aussi que des leurres, alors que la mélodie est à retrouver du sous-sol au substratus, et le rythme délibérateur ou sorcier.
Ne jetons la pierre ni aux employés modèles ni aux mères et pères de famille respectueux des heures de potage ou d’injection de sagesse. Retour permis à la ronde joyeuse et aux flonflons de villages à trombones et orphéons. Enfin, à tous les sens de la nouvelle loi sur la bienveillance en préparation: attention au sens interdit !
16. Hauts-lieux

Ayant constaté que l’avenir des volailles en batteries était confiné, nous en avons tiré diverses conclusions qui ne concernent que nous: disons quelques centaines de millions sur quelques minces milliards. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
En d’autres temps nous eussions opté pour la position du stylite: seul dans le désert, tout nu sur sa colonne à vaticiner très au-dessus de la turbulence venteuse des sables et autres données tautologiques selon lesquelles il faut que bouge ce qui bouge.
Or nous faisons avec le désordre: qu’on se le répète à l’heure du goûter. Notre lieu d’élection restera sous le pommier, mais à titre indicatif, en somme métaphorique puisque le goudron ou la terre battue nous conviennent tout aussi bien.
Nous n’en somme plus aux explosions de caca des rejetons de belles familles trépignant à la porte des studios et se webcamisant eux-mêmes pour que ça se sache. Ces anodines bravades nous font sourire, mais nous demandons plus. L’implacable humour des lucides requiert discipline et tenue dans toutes les situations. Ainsi est-ce sans esprit de provocation que nous avons déplacé les lieux et le temps de l’entretien familier et de la consommation des quatre-heures: voici la nappe mise au beau milieu du fantasmatique trafic juste avant le lâcher des employées et employés de l’Alcatraz mondial du taf.
La story de nos « moi » multitudinaires est en cours de montage un peu partout. Peu importent le moment et le lieu puisque c’est à tout instant et jusqu’au bout de nulle part. Sur le tapis volant de la toile dépliée entre les feux rouges et les giratoires inspirés des derviches, nous devisons le plus tranquillement du monde à l’unisson vibrant des Ancêtres, et notre accueil s’élargit avec les heures.
La nuit venue nous rejoindront les addicts aux yeux brûlés. Nous sommes là pour soigner toute addiction.
17. Accrochages

Le type a regardé la caisse de l’autre avec un certain regard qui a déplu. Les types se sont toisés d’un rebord à l’autre avec un certain regard qui a déplu en masse. Le regard qui déplaît est désormais Légion chez les coiffés et les hirsutes – et les éméchés sont légionnaires sur les chaises de coiffeurs alignées au bord du gouffre.
Au commencement on a juste dit à son voisin que sa Pontiac faisait de l’ombre au gazon. Alors Ivan le primaire a foutu sur la gueule d’Ivan le secundo. Ainsi les Acerbes et les Crotales sortent-ils de leurs caisses pour se véhémenter en invoquant 1914 et 1389 ou même pis en cas de relance picrocholine: à fond la caisse et que je t’estourbe et te ratafiole. Pour un peu que je te génocide ! Après Clausewitz le delirium toutim!
Depuis lors les regards qui déplaisent ont fait des petits dans les espaces verts. Gaffe à toi si tu le relèves, tout en lisant pacifiquement Dylan Thomas, sur tel ou tel traîne-mine ressentimental impatient de se vexer pour rien, gare à toi Bambino qui invoquerait l’innocence du Poète à cheveux brun rat ou je ne sais quel Parlement du ciel et autres royautés marines: celui qu’on vexe même sans le regarder est à lui seul un escadron noir de vindicte aveugle aux mobiles duquel psycholobes et sociosophes n’entravent que nib. Ex nihilo surgissent les drones de la haine aveugle !
Cependant le fils de DJ Thomas reste aux platines: « L’âme de mes pères grimpe dans la pluie »…
18. Vie et destin

L’indéniable Croix n’est ici ni signe ni symbole: c’est une femme qui ouvre les bras. Présence réelle.
Il est certain que la Personne survit au genre et au nombre. Le croisement indique la double occurrence de la statistique et de la note juste, mais on peut composer. Une vie se cherche tout son durant par les allées et les vallées, mais la présence ne s’affirmera que sous le sceau d’une signature. Tel étant le destin.
Au carrefour des possibles se tient donc cette femme. Prénom Mystère. Hier encore on l’eût taxée de gendarme. Pas un compliment: on entend déjà virago, nul sens de la musique n’étant prêté à ce rôle soviétique, pas plus qu’aucun sens de la gouvernance au coiffeur peignant la Lune ou au poète en sa nursery. À l’heure H du calendrier GMT nous constatons qu’une existence entière d’occupation programmée devient la norme loin des collines et des rivages, sur le modèle unifié de la ville-monde aux casiers. Prénom Maria murmure dans le sien: « Une femme ne doit pas désirer composer ». Et la chorale des imams ventriloques de corroborer: « Une femme ne doit surtout pas désirer composer ».
Total encore en cours: les meufs se cantonneront à la toute intuitive, à l’ineffable et à la toute profondité. De même sera jugé fiote tout contrevenant à la pudique masculinité supposée ne rouler à vue que sa mécanique.
Salade a reparu le long des canaux de l’arrière-pays, pour surgir soudain ras le lac au milieu des tombes de chats dont les prénoms tintent doux, tendre avatar en bleu de chauffe du poète de passage.
Salade le SDF cherche un sens à sa vie et les douairières ricanent bas: les plus impatientes en effet de verrouiller chacun dans son rôle. Salade n’en a que foutre mais le casier est le casier au dit des rombières, et tous ces artistes, tous cesoriginaux, tous ces désoccupés restent à surveiller par Big Sister le tyranneau des tea-rooms.
Prénom Nadejda se fiche bien elle aussi de sa dégaine de docker des quais de Voronej. On dit parfois de tel ou tel sort qu’il n’est pas une vie, mais le destin de poète persécuté relève de la note juste et la mémoire est un devoir de musique. La note sensible reste quelque part à l’abri des puissances écrasantes. Pèse toujours et encore l’écrasante option qui fait rimer Stalinov et Poutinov, mais des voix se font entendre encore dans les jardins et Prénom Céline est brodeuse au petit point dans les constellations de vocables.
Ce qui est suggéré à ce carrefour est que le destin est une modulation. Nul n’est prédestiné sauf à se soumettre aux dominations et aux rôles. Les processions sectaires vont remettre à coup sûr la sempiternelle baston, mais la femme aux bras ouverts indique une possible sortie du sacré: par ici la musique !
Prénom Clara fait alors décoller son Steinway du tarmac de la ville-monde, et c’est ainsi que la vie se fait destin.
19. Veni creator

L’immanent poème sera conçu selon la vieille story qui ne peut être que vraie puisqu’elle est belle: du tohu-bohu de la table en sept jours surgira le monde, et la Lumière sera, mais au commencement les sons compteront plus que les choses.
Le premier chant, après le primal cri déchirant le rideau de chair, reste à ce jour une énigme que nulle entourloupe créatrice ne verbalise.
D’ailleurs regardez-le: créateur de quoi ? Le puzzle est antérieur et dès lors il n’est question que de montage. Les cosmogonies relèvent du jeu d’enfance, et la Mésopotamie vaut le Popol Vuh. Quoi qu’il en soit le poème est la seule réponse à sa propre question, son propre accord, sa propre contradiction
Sur la Table se distingue un dictionnaire de rimes et divers objets usuels, crayons de couleurs et fragments de papyrus numérisés de marque Empedocles, entre autre premiers graffitis du moi-monde.
Le puzzle est antérieur, mais subsiste le privilège, accordé à la poétique divinité, toute descendance confondue, de nommer les noms et de citer les choses à l’Appel. Ainsi d’Elohîm: La terre gazonnera du gazon!
Et le Glébeux ensuite d’y aller de ses nomenclatures. Et DJ Dylan, reprenant les platines de DJ Thomas, de s’autoproclamer hériter des veines brûlantes gardiennes de la goutte d’amour.
Dès lors qu’on multiplie les naissances par le Verbe, autant s’en donner à corps joie, et telle est en effet l’allégresse de l’enfant magicien relançant le scénar des Sept Jours et se préparant subconsciemment au plaisir des recréations.
Une orgie bavarde prélude à toute composition soumise à la quadruple règle de l’harmonie et de la mélodie, du swing et du saut quantique. La note sensible cherche longtemps à se résoudre en sa tonique, mais y a pas le feu disent les bons maîtres qui ont souci de la caisse à bois autant que de la propreté des menottes, pendant que dehors ça castagne et ça vocalise sur le tas à l’anarchie des slums.
Cependant on ne dit pas assez l’importance de l’école du sourire, bien plus gentiment formatrice de contrapuntistes fiables que la prétendue justice divine, fiel et foutre toxiques des marchands de temples et de leurs ouailles étiolées.
Nous requérons l’asile des quatre vents et de l’éternelle glossolalie du merle matinal. Nous revendiquons notre statut d’intermittents du poème. Nous exigeons la relève des haies éconduites sur dossiers par des bureaucrates infoutus de voir n’était-ce que la commodité du bocage -et ne parlons pas de sa grâce !
La Table est mise sous les cintres du merveilleux castelet, et voici voleter les doigts du Creator sur la tour de glaise au bourdonnement de serpent phraseur. Un voeu venu d’ailleurs fait dévier ses mains de la prière au poème et voilà la première musique du tourtour. Les voix du grand coquillage reposant entre les multiples outils du mage à magie feront écho en consonance à ce début de polyphonie.
Ce n’est pas comme si tu venais au monde, se dit alors la divinité poétique à doigts de fée potière avant le grand feu et l’émail des antiques recettes – ce n’est pas comme si, c’est comme ça !
20. De l’autre côté

Celui qui tourne le dos au mur ne le fait pas en rêve: l’évidence de l’obstacle conditionne le premier élan du refus, et c’est tout de suite du solide dès le trépignement du premier âge. Qu’il soit d’imitation ou d’invention n’importe guère, ni qu’il participe – cantilène obsolète -, du seul acquis ou de ce qu’on dit vaguement l’inné sur le ton scientiste idoine.
Vous vous rappelez le moment précis où pour la première fois vous vous êtes dirigé dans le sens opposé sous l’impulsion de vous ne savez qui ou quoi, sachant cependant que l’invisible main qui vous dirigeait parlait à sa façon votre langue, et quelle onde de joie tout à fait inconnue vous a fait alors découvrir cet autre en vous qui tirait la langue aux tu-dois-tu-dois-pas. Or vous n’en avez pas tirés de contre-règles bornées, ni de révolutionnaires foucades à peaux de balles, mais de nouveaux possibles à multiples curiosités qui vous ont fait repartir à la fraîche dans la féminité du monde et pas moins lascars pour autant d’écorce et de sève, au dam des binaires.
Aux guichets tout élan de poétique enthousiasme tombe souvent à faux ou à vide entre les manchons de lustrine et les fronts de lenteur morose des préposés au refus de tout lâcher-prise ou de toute autre direction que celle des Instances, mais les tangentes sont nos branchies de rêveurs en apnée et, par delà les manières belles ou mauvaises, un solfège d’invention peut se faire style dans un sens ou dans l’autre.
(Les reproductions des oeuvres de Robert Indermaur sont tirées des recueils de l’artiste grison intitulés Departure, People’s Park et Casa Grande)