JACQUES CHESSEX

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Jacques Chessex
en son Monumentum




Le Passe-Muraille n°75
MAI 2008

HISTOIRE

Un jour la porte était restée ouverte
Elle avait gagné les joncs noirs
La rivière passait sous ses jambes

Il n’y avait déjà plus d’hirondelles
Ni l’écuelle pour le chat
Ni l’odeur des choux de la cave

Elle était entrée dans l’eau
Tenant la main de l’époux
Qui l’attendait tout au fond

Comme d’autres veulent Dieu
Sous le poids de l’automne
Aux crânes pas faits pour se rejoindre





COMME AVANT

Un jour le Ressuscité
Et les dernières bêtes de l’Arche
Couraient sous les mêmes épines
Au vent des branches et des morts

« Le Christ attend »
chantait le pasteur
Dans l’église sans images
Plus tard les caillots de la croix
Avaient brillé sur les prairies

« Les renards reviennent au cimetière »
Marmonnait le préposé
Puis des fourrures avaient saigné
La nuit entre les tombes blanches

Comme avant les os se défaisaient
Des carcasses et des viandes
Sous le soleil sans mémoire
Dieu et les morts même histoire

Jacques Chessex






CHANT AU VILLAGE

Au village le garçon Fernand
Jetait ses meubles par la fenêtre
Les fermes voient plus clair que toi

Encore il se pendait à une croix du cimetière
Criait « Roger punis-les
Descends Roger pour me venger »
Les morts savent plus bas que toi

Encore il battait un vieux
Avec une branche coupée au bois
Au temps où il était droit
Sur ses pieds et balayait
La chapelle avant l’Octroi
Les élus chantent le passage





LE MAUVAIS MORT

Un jour de givre étoilant les vitres
Elle avait surpris le mort
Sans pantalon à l’écurie

Un jour dans l’après-midi la cloche
Avait sonné pour ce même mort
Elle n’avait pas rejoint l’église

Plus tard elle avait vu le mort
Qu’on descendait dans sa fosse
Elle se tenait loin vers la grille

Mais elle savait
Qu’il viendrait dans la paille des bêtes
Et sur son lit

Parce que les mauvais morts mentent
Et rôdent toute leur vie de morts
Dans les fentes qu’on leur laisse


L’ÉGLISE

Un matin Dieu sur la Table
Etait devenu tranche de courge
Hosanna chantaient les fidèles
L’offrande luisait comme un corps
Ouvert sur le drap du lit
De quoi la mémoire illumine
Au pli coupable

Un matin aussi Dieu montait
Dans les gorges des vainqueurs
Et l’air les vitraux bougeaient
Devant la nappe immobile
De Christ de sang
De regret d’odeur






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