Le Passe Muraille

Demain

   Récit inédit de Fabrice Pataut

(avec des dessins originaux de l’Auteur)

UN  

Ils étaient libres, ils avaient conquis, leur regard pouvait porter loin devant et ne jamais buter contre l’horizon pour peu que tel fût leur désir ; c’est ainsi qu’Irène comprenait l’intimité qu’ils avaient patiemment acquise avec les choses du monde, à coups d’exploits éphémères et de victoires silencieuses. Elle se pencha pour effleurer l’eau froide du bout des doigts, sans raison, pour le seul plaisir de faire le geste, un ample geste de semeuse, mais Pierre, toujours attentif, le lui interdit d’un sourire du coin des lèvres et elle s’empêcha de fléchir la nuque et le torse en signe d’approbation, sans rien dévoiler de la façon dont il l’avait convaincue, comme autrefois dans l’eau du bain ou à la proue du voilier au-dessus des remous froids et tenaces du Pacifique : ici pour éviter d’avoir du savon dans la bouche, là pour ne pas tenter les prédateurs dont Pierre savait tout. Car Pierre était l’homme des solutions raisonnables, et ils allaient et venaient en grand nombre sous la coque, ces monstres féroces. Les carangues, curieuses comme des chiots, mouchetées ou royales, les murènes grises, toutes sortes de bêtes intelligentes et dangereuses… L’eau sauvage n’est jamais sans risque, Irène le savait aussi bien que lui mais d’un savoir livresque, à la manière d’une jeune fille de son époque ; c’est pourquoi, maintenant que le siècle était passé depuis seize ans, elle la confondait volontiers, quoique par jeu, avec celle, tiède et opaque, des tubs.

Elle garda la tête droite sans effort et remit les paumes à plat sur le tissu de sa robe comme on les laisse sur un cahier ouvert quand aucune correction n’est plus à craindre. Un goût de bulle savonneuse glissa sur ses gencives, une mince tache noire fila droit devant elle sous l’eau menaçante en direction de la mer — souvenir du bain, souvenir des Marquises. C’était un juste retour des choses que ce rappel des peurs anciennes apprivoisées par la prudence de Pierre, soutenue par ce chemin inattendu d’une carpe ou d’une truite convoquée par une nature complice. Irène aurait voulu l’embrasser, le remercier pour chacune de ces choses d’hier si bien faites, justes et pondérées : poissons nacrés dessinés à l’échelle dans son cahier d’école, photographies de l’océan prises au lever du jour avec le Leica du grand-père Jérôme, passage du gant gonflé d’eau claire sur les tempes — choses du bain, de la nage en mer et de la voile —, et le remercier plus encore si c’était possible pour ce poisson d’aujourd’hui, long et gras, qui filait à ses pieds dans l’eau sale bien qu’il n’en fût nullement responsable. Elle n’osa pourtant rompre le silence qu’ils avaient mérité au terme d’une longue journée de marche. L’eau était devant eux, noire et tachée d’argent en cette première nuit d’été, mouchetée de marques blanches qu’on aurait pu prendre de loin pour des mouettes posées en équilibre dans le creux des petites vagues de juin. Elle partait de sous leur ponton, faussement plate et silencieuse, glissait lentement sur les côtés pour remplir le bassin, allait de l’avant et se perdait dans la grande nuit lagunaire. Ils pouvaient aller au-delà, bien au-delà encore en la prenant pour guide. Pierre aurait pu vouloir lui donner cela en cadeau bien qu’ils eussent été partout, goûté tous les lits, écrasé l’herbe de tous les champs, profité des refuges de basse montagne lorsqu’il faisait froid au dehors d’un bout à l’autre de l’Asie, bien qu’ils se fussent glissés sous des draps aussi épais que des couvertures, tièdes et repassés comme des mouchoirs de soie, et eussent senti tour à tour, parfois dans une seule et même journée tant le monde était généreux et l’argent facile, la chaleur du foin fané par les journaliers et la raideur bienveillante des taies empesées par les bonnes. Maintenant qu’il fallait se laisser vivre pour quelque temps encore et surtout ne rien négliger en termes de promesses à venir et de rétributions d’usage, Irène tenait à ce que cet optimisme fût envisagé avec le flou des départs inopinés, mais en plein accord avec les petits calculs dont Pierre avait le secret depuis le temps des culottes courtes.

Des culottes ? Non, réfléchit-elle. Depuis bien avant, depuis la première fois où, du creux des bras de sa mère penchée au-dessus du berceau, elle avait dû — c’était certain — observer ses grands yeux délavés. Geneviève s’était à peine courbée de façon qu’Irène ne régurgitât pas, et Irène s’était tenue le dos bien droit devant le grand panier en rotin de Polynésie « pour voir son double de ses propres yeux ». Autant dire que Pierre calculait depuis la nuit des temps. Il n’y avait aucune odeur de terre là où ils étaient aujourd’hui, assis côte à côte au bord du quai, ni même de boue ou de vase, pas un seul relent d’égoût. Les bancs de roseaux qu’on pouvait distinguer au loin en plissant les yeux ne bruissaient pas, leur respiration était si douce que l’eau silencieuse avait repris ses droits sur tout l’espace. Une tierce personne qui serait passée le long du quai aurait pu croire que son rebord en pierre blanche d’Istrie avait disparu pour la seule raison que l’eau, toujours imprévisible, lunaire en plus d’un sens, s’était mise à monter sans prévenir, par jeu, fantaisie, inconséquence nocturne. L’attitude était familière et partagée après des années d’apprentissage : ils pouvaient rester de très longs moments tout indifférents à l’environnement, qu’il fût champêtre ou citadin, humain, animal ou végétal, qu’il s’agît du décor frivole rêvé du plus profond sommeil ou celui, fonctionnel et éphémère, des halls d’hôtels étoilés et des préparatifs. L’indifférence n’était jamais feinte ; il la préféraient à l’attention encombrante d’autrui, l’intérêt des tiers pour leur couple pêchant par flatterie ou simple maladresse en ce qu’il les séparait pour un moment. Chacun de ces errements venus de l’extérieur n’avait-il pas été une douleur ? Irène et Pierre auraient bien pu n’avoir qu’un seul nom et une âme unique à peine fendue en deux comme une orange qu’on commence à ouvrir.

Une église sonna la première heure du matin. Pierre crut reconnaître la cloche du campanile de Sainte-Eufémie. C’était improbable, mais il aimait cette église qui avait dans son esprit la taille d’une chapelle. Il se tourna vers Irène et lui sourit en poussant de l’index un caillou dans l’eau. Lui aussi pensait à cette matière dure et souple du berceau à roulettes. Ils l’avaient conservé dans la cave de l’appartement de Paris, et Pierre descendait le regarder de temps à autre sans prévenir pour le pousser du pied, ou bien pour soulever la poussière grise en soufflant sur le tissu encore tenu au cannage par de petits nœuds serrés comme des nœuds plats de lacets.

Irène baissa la tête pour regarder le caillou tomber. Curieusement, l’eau noire ne bougea pas, comme si la pierre avait été aussi légère qu’une plume ou la lagune faite d’une huile épaisse. Elle aurait voulu savoir, être rassurée comme autrefois avec poissons et savon, soit en passant une paume arrondie dans l’eau pour récupérer le caillou, soit en la laissant filer entre ses doigts. Peut-être avait-elle imaginé ce geste et cette chute. Après tout, elle s’était mise par osmose à penser à tout autre chose : au berceau, justement, à son tissu Vichy jaune pâle et à son voile, fait dans la même matière, qu’on pouvait tirer pour faire de l’ombre jusqu’aux pieds le long d’une tige curieusement souple en bois de palmier. Là, au fond de cette petite coque protégée du bruit des pas, des va-et-vient et des portes claquées par les vents pluvieux d’Aquitaine, Pierre se donnait tout entier au sommeil fondateur des nouveaux-nés comme il se donna plus tard au même sommeil exactement dans les bras pleins d’Irène, par des vents menaçants, porteurs de mort et, dans leurs impalpables anfractuosités aériennes, d’une malveillance dont on lisait l’effet d’épouvante sur les visages. Du fond de ce sommeil sans trouble, Pierre préparait leur lendemain dans ses détails les plus inattendus, avec une précision parfois comique et il fallait qu’Irène introduisît dès le réveil une part de hasard — calculée, pour le coup, c’était son paradoxe — afin que la vie, facilement ennuyeuse, leur parût au moins un peu fantasque. Drôle. Risquée. (Quoique l’élément du risque ne manquât pas de se manifester souvent sans leur concours et à leur désavantage, malgré les manipulations féminines en faveur d’un imprévu qui devait reproduire la tranquilité maternelle de leurs chambres jumelles de Bordeaux.)

C’était une habitude que d’examiner ainsi leur départ dans la vie, d’y réfléchir chacun pour soi au même moment sans avoir à s’en ouvrir. Ils s’y appliquaient lorsqu’ils revenaient à tel ou tel port devenu familier. L’examen faisait partie du voyage, le voyage lui-même prenait des allures de retour aux sources. La mère d’Irène avait été une femme remarquable pour son époque. Elle avait pris sa fille dans ses bras ce jour du premier regard parce qu’elle aimait sentir sa chaleur contre son sein, parce que la chaleur lui manquait cruellement depuis longtemps avant la grossesse. La difficulté d’Irène à trouver le sommeil avait été la meilleure des excuses, les cris de Pierre dans la pièce voisine l’occasion de rire d’une épouvantable cacophonie à l’étage des enfants, un vacarme strident que sa mère à elle n’aurait certainement pas supporté. Si la mère d’Irène avait hurlé aussi fort au même âge, Madame Thomazeau aurait fait monter la nourrice et exigé qu’on lui portât sa verveine au fond du jardin pour qu’elle ne fût point dérangée par sa fille. Elle prononçait rarement son prénom — Geneviève —, disait plutôt « Viens ici me voir » ou alors « Referme bien la porte », sans laisser l’arôme d’amande et la mollesse pâtissière du prénom adoucir ses ordres. À l’instant du pencher au-dessus du berceau jaune, cette fille rarement nommée avait déjà décidé qu’elle partirait avec son enfant. Avec son Irène. Aux Marquises, peut-être sans le père, avant l’école obligatoire, au moins le temps de la petite enfance, dans la propriété familiale à laquelle Irène aurait droit un jour. Les hommes comptaient peu dans la famille Thomazeau : le père de Geneviève, tout comme son mari, n’existaient que comme géniteurs et financiers au service d’un gynécée réparti sur plusieurs méridiens et parallèles.

Pierre avait souvent fait remarquer que cette première séparation avait été déchirante. C’était dit sur un ton moqueur et il s’adressait alors à des couples d’étrangers qu’Irène et lui connaissaient à peine parce que la femme — légitime ou non, maîtresse officielle, amie de passage, peu importe, la question était toujours féminine — demandait invariablement « s’il y en avait eu beaucoup d’autres comme ça, des séparations ». Et ces gens de toutes sortes, rencontrés au hasard d’une villégiature ou d’une invitation s’amusaient à l’unisson, par couples — par paires d’imbéciles — de sa réponse péremptoire comme d’une bizarrerie anachronique, inquiets en réalité de ce qu’on pût « se connaître depuis le berceau et quand même rester ensemble », comme si seule l’amitié ou un intérêt familial et financier eussent été à même de soutenir l’épreuve du temps. L’épreuve destructrice, c’était sous-entendu, émaillée de pièges et de faux-semblants. Irène y répondait par un massage des doigts, histoire de leur redonner la souplesse perdue à ce contact imprévu, puis des ongles seuls, par de petits mouvements secs qui signifiaient qu’elle était en réalité débarrassée depuis longtemps de telles âneries, convenues et bourgeoises, de leur poussière néfaste. La petitesse du monde lui glissait dessus sans même qu’elle s’en rendît compte, avec la facilité d’un vent tiède. Rester ? Pour écarter quelle envie de quel départ ? Pour conjurer quel péril ?

La nuit, au contraire, leur était favorable, surtout lorsqu’elle promettait d’être profonde, défaite des hommes et libérée de l’écho de leurs conversations, rendue à elle-même pour qu’elle pût étendre sans contrainte son empire sur toute chose aquatique et terrestre ; en l’occurrence — à l’endroit où ils se trouvaient ce juin-là — sur un mélange de matières solides et liquides habité de hérons, d’aigrettes, de ragondins et de pipistrelles. Irène se demandait combien de temps ils allaient rester. Non pas qu’elle voulût partir. Ils avaient loué pour un mois. Ils auraient pu s’établir là où ils étaient jusqu’à la fin sans jamais plus bouger. La propriétaire n’y aurait point redit. Depuis le temps qu’ils revenaient, madame Zaffo gardait chez elle un nombre conséquent de livres français, et aussi les manteaux d’hiver apportés le premier décembre qu’ils étaient arrivés chez elle, impossibles à fourrer dans leurs valises pleines de cadeaux le matin du départ. Elle les avait rangés à son étage de manière qu’ils pussent « voyager léger» s’ils décidaient de profiter d’un autre hiver. Elle réitérait au téléphone l’invitation pour les jours froids presque en chantant, à chaque nouveau voyage, quelle que fût la saison, d’un petit air malin qu’on lui connaissait si bien qu’il faisait sourire à distance avenue Vélasquez. Alors — et il ne semble pas que cela fut le fruit d’une décision, pas même superficielle ou négligeable — Irène poussa à son tour un caillou dans l’eau. Une sirène retentit à l’horizon, qui n’annonçait pas la montée des eaux, beaucoup plus tardive, d’octobre et de la Toussaint, mais le passage d’un paquebot de croisière, et ils se levèrent parce qu’il était tard. Pierre connaissait par cœur le chemin le plus court mais préférait déambuler. Ils marchèrent côte à côte le long du quai en faisant parfois, pour en rire, de belles enjambées, puis, avec retenue, le long des ruelles perpendiculaires qui imposaient au contraire la lenteur, presque au hasard alors qu’ils auraient pu tracer une carte de leur territoire avec une précision insoupçonnée des autochtones. Dans cette ville inconsidérément prégnante et inspirée, piena di cose, pleine de choses, et pour ainsi dire encombrée de détails redondants, d’anecdotes contradictoires, d’historiettes et de tiroirs secrets, ils se sentaient libres comme on peut se sentir hissé haut sans vertige en traversant le bush australien plat et dur, pelé par endroits, recouvert de sa fine poudre rouge. En cette belle saison, Irène peuplait volontiers Venise de barbares et de cannibales, Pierre de saints, d’ermites et de prophètes. C’était pour jouer et entre eux deux. Toutes sortes de remarques déplacées étaient destinées à un usage ludique et privé : à propos d’un jeu des matières ou d’une forme observés dans une frise, ou plus bas dans une plinthe, peut-être à l’angle d’un meuble de maître du musée Correr ou dans la boursouflure d’un mur de cuir gaufré leur rappelant le bois flotté, l’écorce, le raphia. Choses lisses bien qu’inscrites ou tressées, merveilles sans rigueur de l’enfance au Pacifique. Souvent, aussi, ils s’amusaient à comparer différents genres de nuits, mais pour se féliciter de n’en préférer aucun, chaque obscurité affichant ses qualités intrinsèques, chaque nuit particulière se trouvant brutalement opposée à toutes les autres quant au matin qui lui fait suite. Inscrit sur une feuille d’or ou plutôt griffonné à la va-vite sur un méchant papier bis qu’on soupçonnait ardoise juste avant l’aube : c’était imprévisible, le matin. Que feraient-ils demain ? Quelle serait l’humeur au réveil ? Qui se lèvera le premier, se demanda Pierre en respirant si fort que le vent tiède monté d’Afrique lui tourna la tête ? Il ne voulut rien laisser paraître de cette question et assura son équilibre de manière artificielle, en faisant semblant d’avoir à poser les pieds sur les dalles sans mordre aux interstices. Cette marelle mensongère le conduisit à un banc et il s’y assit seul, non pas pour se reposer, mais, avoua-t-il en répondant à la question muette avec tout son souffle, pour en profiter encore. Irène l’eût jugé diablement hypocrite si elle avait découvert la supercherie.

Demain…

« Rentrer » n’était pas un terme courant de leur lexique personnel. C’était une expression plutôt rare, un mot technique qui renvoyait aux calendriers et aux horaires. « Rentrer à Bordeaux » aurait pu être considéré, ou encore «rentrer à l’Île Marchand». Mais c’était parce que le vent pouvait les conduire à l’un ou l’autre lieu sans distinction. L’amour de la paresse qui avait vaincu dans leur esprit l’idée pompeuse de la France fille aînée de l’Église, incarnée là-bas selon la grand-mère d’Irène par la minuscule mais non moins cathédrale Notre-Dame des Marquises, et tout près d’eux, à Bordeaux, à deux cent mètres à peine de sa maison, par l’imposante et véritable cathédrale Saint-André, ce goût grave et malicieux pour l’oisiveté reprit incontinent ses droits. Irène dit tout haut qu’elle voulait rester plus longtemps, Pierre caressa le bois craquelé du banc pour qu’elle vînt le rejoindre et ils décidèrent de prolonger leur séjour pour une durée indéterminée. « Restons autant que nous le voulons », affirma Pierre d’une voix un peu faible. Le Temps recouvert d’or, à qui ils avaient offert leur amour et leur argent sans autre engagement que celui de tout dépenser, leur devait quelque chose, c’est ainsi qu’ils comprirent ce parti inattendu l’instant d’avant. Rester. Le Temps leur devait en retour, non pas un sursis, ni même une quantité indéfinie de durée, mais une suspension abstraite. Ils ne pourraient en venir à bout tant les placements fructifiaient sur les marchés et leur amour se voyait sans cesse offrir de nouveaux prétextes. La promesse du Temps était depuis longtemps renouvelée n’importe quand et n’importe comment, au petit bonheur la chance, comme il sied aux insouciants. Là où ils étaient aujourd’hui, ils voulaient plus encore, par vanité et gourmandise. La grand-mère d’Irène, inquiète, tellement avare du prénom de sa fille, avait eu la certitude qu’ils réussiraient « à tout claquer ». Ces mots, dans sa bouche, étaient fielleux, pleins d’un mauvais poivre. Elles les avait glissés quitte à souffrir de leur vulgarité, comme ces gens qui préfèrent partager un mal dont ils sont responsables avec ceux qu’ils ont décidé de punir par la grossièreté, plutôt que de les voir goûter un bonheur qu’ils pourraient mépriser à distance en ne sacrifiant point leurs bonnes manières. Elle les avait retenus entre la joue et le palais à la manière de bonbons surnaturels qui n’auraient jamais pu fondre. Irène les avait entendus une seule fois, susurrés derrière une porte le jour de ses dix-huit ans, à Bordeaux, rue Montbazon, mais néanmoins assez fort pour qu’elle pût en prendre connaissance, et cette idée perverse du mal qu’on distille avec les apparences du secret pour que les inquiets s’en imprègnent aussitôt derrière des battants faussement fermés l’avait fait pleurer. Madame Thomazeau était ainsi faite que ses biens en Aquitaine et aux Marquises, quoique considérables, avaient dans sa tête endolorie la fragilité des pâtisseries au beurre. Lorsque le père de Pierre était parti à son tour en Polynésie pour s’engager dans les affaires, un mois à peine après le départ de Geneviève, madame Thomazeau l’avait convoqué. Elle avait vu ce départ-là d’un œil très favorable : un homme marié, issu d’une famille respectable, qui avait l’intelligence de laisser épouse et enfant à la métropole pour traiter là-bas les mains libres, aurait tout le loisir d’espionner pour son compte. La grand-mère d’Irène connaissait par cœur la langueur factice des îles, l’ennui qui s’installe au creux des soirées tièdes, l’ivresse des bleus de minuit et de cobalt mélangés à la frontière de l’eau et du ciel. Elle ne s’y était rendue qu’une seule fois, mais son idée des abus de la vie sociale de Tahiti et des Marquises était précise. Son mari les lui avait enseignés et elle bénéficiait depuis sa mort des avantages de la mémoire à distance par ouïe-dire, bien plus fidèle à ses yeux que l’observation directe. On les commentait dans sa famille depuis la victoire de Dupetit-Thouars sur les Anglais. Là-bas — et peut-être seulement là-bas pensait-elle par vanité — chacun savait ce qu’il fallait savoir, ou tout au moins le soupçonnait. Ou alors rajoutait-on un petit mensonge et prêchait-on le faux afin de se rassurer sur des vérités usées jusqu’à la corde. Le parfum de scandale était une chose lointaine dont Paris façonnait les apparences et qui tournait en rond pour y gonfler sur place. Alors qu’aux antipodes, c’était facile. On n’y gardait jamais un secret plus de deux jours. La Polynésie française lui appartenait un peu, son salon de Bordeaux lui rendait hommage par l’exposition disparate et plutôt charmante de conques nacrées rangées dans une vitrine de la plus petite à la plus grande, de nacelles de pêche, de masques rituels et d’une peinture maladroitement imitée de Gauguin pour faire « moderne », c’est-à-dire choquant. Un peigne en bois de palmier pendait au-dessus de la porte du vestibule, à la manière d’une croix de baptême ou d’un miroir de poche accrochés trop haut pour cacher une tache ou une fissure. Lorsque la mère de Pierre rejoignit son mari avec son enfant, madame Thomazeau voulut y voir une trahison, pire encore que celle de sa fille. Pierre avait un an.

Irène revint avec eux cinq ans plus tard, sans ses parents à elle, pour ses premières vacances d’été françaises. Madame Thomazeau, qui n’avait tout ce temps reçu qu’une seule lettre, d’ailleurs assez vague et convenue, perdue dans un flot de cartes postales, comprit très vite que les deux petits avaient grandi ensemble dans un sens contraire à ses attentes. Elle recommanda les Berges du Lac en matière de plage bordelaise le lendemain de leur arrivée mais ne daigna jamais les y accompagner. Elle rappela à la gouvernante en affectant un ton distrait que les paréos étaient dans la malle jaune.

 

Le campanile sonna la demi-heure et Pierre dit « Rentrons, maintenant ». Il fallait traverser le canal de la Giudecca, descendre du vaporetto à Saint-Marc et continuer à pied pour retrouver l’appartement de madame Zaffo dans le quartier de l’Arsenal, ou bien prendre un taxi devant la Piazzetta. Encore devaient-il passer un pont et remonter la très longue calle del Corder jusqu’au quai pour rejoindre la station la plus proche de Sainte-Eufémie. Elle eut peur de la distance qui la séparait encore de cette rue pourtant si familière, l’île de la Giudecca étant l’un des premiers quartiers de Venise qu’ils avaient visité jeunes mariés après le service militaire de Pierre. Les mots dansaient dans la tête d’Irène, trop de mots à la fois, des mots du temps des Marquises, dans une immense confusion. Elle eut peur d’avoir à marcher si loin et même d’affronter les murs froids et humides, les portes closes avec leurs rangées de sonnettes en cuivre. Pierre pouvait-il le comprendre ? Il allait droit devant, sans se retourner, vers la rue bordée de maisons hautes et étroites. Était-il donc l’homme des labyrinthes ? Il s’engagea sur le pont. Était-il également l’homme des passerelles ? Le pont avait des marches, il les gravit avec une aisance inhabituelle. Elle traînait les pieds, comme les enfants qui imaginent en toute sincérité avoir quelque chose de plus important à faire que de se presser. Était-il à présent l’homme des escaliers ? Jamais elle n’avait assisté à autant de transformations aussi inopinées, radicales, contradictoires. Elle les récapitula dans l’espoir de mieux cerner ce Pierre inattendu et il lui apparut comme un automate programmé pour exécuter trois tâches : avancer droit et vite, bifurquer militairement sur la gauche, lever les jambes pour gravir deux à deux les marches plates et profondes — difficiles, difficiles — et surtout (comme quoi l’automate en était un et avait renoncé aux devoirs comme aux émotions) ne pas s’arrêter, ne pas se retourner, ne pas se demander si Irène suivait. Elle aurait pu penser à ces couples moqueurs qui doutaient qu’ils fussent restés ensemble autrement que par lassitude ou intérêt. Si l’un d’eux les avait observés en ce moment même, la femme aurait pu imaginer l’abandon dont Irène était victime et l’homme sourire en pensant que le marcheur avait une autre créature en tête pour s’éloigner avec tant d’indifférence. Mais Irène avait trop de morgue et d’héritage familial pour comparer son couple à aucun autre. Elle avait dans la tête tous les mots qu’il fallait pour garder Pierre auprès d’elle, pour le ramener en arrière par la pensée, lui faire redescendre ces marches affreuses et l’obliger au demi-tour. Ces mots différents qu’elle aurait volontiers prononcés en silence ne l’avaient jamais été, par aucun autre couple. Ils n’étaient pas pour autant cérémonieux. Ils n’avaient ni patine, ni usure, ni histoire, et si on lui avait demandé de les dire maintenant qu’elle était seule au bord du quai et que Pierre devait s’être engagé dans cette horrible calle del Corder, elle aurait pu décrire leur couleur ou dire quelle était leur odeur lorsque le vent se levait, parler de la consistance qu’ils prenaient en fondant dans la bouche. Car c’était là, finalement, qu’ils résidaient, mais pour disparaître aussitôt, à la différence des mots méchants de sa grand-mère. Une image ancienne lui en donna la confirmation.

Pierre, assis sur l’un des paréos de madame Thomazeau — ceux qu’on sort de la malle en bois l’été et qu’on étend dehors le soir après les avoir rincés —, regarde sa mère s’avancer vers les vagues à la plage des Berges du Lac en août 1938, l’année de leur premier retour à la métropole. Le père de Pierre est resté quelques mois de plus pour affaires ; de même les parents d’Irène, mais eux pour une durée encore indéterminée. Elle sera courte, Irène doit maintenant rentrer en classe de onzième — à Paris ou à Bordeaux, rien n’est encore décidé. Geneviève et son mari se disputent souvent à ce propos. Le goûter est préparé sur des petites assiettes bleu roi à bords dorés. C’est l’œuvre de Françoise, la gouvernante. Pierre écarte les quartiers d’orange et l’idée lui vient lorsqu’il en tient un entre les doigts — luisant, orange, il va sans dire, mais pour le coup très orange, sanguin, violet au centre et sans les petites peaux blanches désagréables à mâcher —, l’idée lui vient d’écarter pareillement les lèvres d’Irène qui sont elles aussi gonflées à la manière du fruit et portent leurs propres traces violacées aprèsla vigueur du bain froid. Quelle ravissante orange, cette Irène. Il colle dessus ses lèvres à lui, pleines de sel, sèches, un peu trop sèches. « Oh ! » fait doucement Irène. «Encore ?» demande Pierre. « Oui », répond Irène, six ans. «Alors, c’est bon l’orange ?» fait la mère de Pierre en secouant ses cheveux mouillés au-dessus d’eux. «Très», réplique Irène avec assurance, fière, indifférente au pouvoir des adultes. Comme elle est militaire, tout à coup, et Pierre remarque qu’elle n’a pas rouvert les yeux pour répondre. Lorsqu’elle le fait enfin l’instant d’après, ils sont d’un vert merveilleux, d’un vert profond ensoleillé de minuscules points jaunes et Pierre ne sait rien faire d’autre que regarder ses pieds pour ne pas être aveuglé. Ceux d’Irène sont là tout contre, leur plante uniformément rose fait face à celle de ses pieds, tout aussi roses. Non par rosissement mais roses d’origine, à vrai dire à peine teintés, faits pour la marche feutrée. Les yeux, les pieds — Irène est partout, où qu’il se tourne. En haut, en bas, sur les côtés. C’est un drôle de bonheur parfait. Le Pacifique est dans leurs veines. Jamais ils ne seront libres de cette attache. Esclaves de l’eau, des grands fonds, des prédateurs, de la nudité.

 

Irène cria — sans force — son nom, Pierre, au goût sucré d’orange sanguine. Aucun autre mot n’aurait pu mieux la satisfaire en cet instant, ni posséder un tel pouvoir incantatoire et descriptif. Elle n’avait jamais fait l’expérience de l’impuissance haussée à ce degré de perfection. Irène n’avait rien trouvé d’autre pour le ramener à la raison et ne trouvant rien s’était réduite à un bruit. Leur destination lui sembla plus incertaine encore. Et s’ils n’atteignaient jamais l’appartement de la calle Erizzo ? S’ils restaient indéfiniment perdus dans les petites rues étroites et fraîches de la Giudecca …? « Perdus » était le mot juste. Perdus pour la première fois, jetés dans les limbes ou quelque lieu mythologique sans projection cartographique. Elle aurait pu trouver d’autres exemples si elle avait eu la présence d’esprit de retourner s’asseoir sur le banc pour réflechir plutôt que de chanceler sans but. Pierre n’aurait pas manqué de revenir et elle aurait eu le temps de rappeler au moins ceci à sa mémoire : perdus en mer, au large de la Pointe Vénus, à Tahiti (Geneviève avait garé sa quatre chevaux au parking du phare, elle était montée pieds nus sur le capot et avait pris ses jumelles pour scruter l’horizon) ; perdus entre Gobi et Dengkou dans le désert mongol (quelqu’un, une fois de plus, était intervenu, et le danger, là encore, s’était enfui). Pourquoi Pierre tardait-il ainsi ? Lui était-il arrivé quelque chose ? Bien qu’il eût depuis longtemps passé les marches, Irène se prit à les imaginer glissantes. Mais pourquoi glisser ? Quelle idée… Sans eau de pluie, au début de l’été, avec partout la pierre sèche et salée qui assure les pas. Il restait la rue étroite. C’était pire encore. Pierre ne pouvait-il s’y perdre ou y faire une mauvaise rencontre ? Il suffisait d’une ombre tapie dans l’embrasure d’une de ces portes aux sonnettes brillantes, d’un chat qui rôde, d’un présence animale… D’un monstre énorme et impur. Du taureau blanc, tiens, autrefois envoyé par Poséidon sur les rivages de la Crète pour la gloire du roi Minos, avec Pasiphaé qui s’en éprend et Dédale, ingénieux, qui lui fait une belle vache blanche en fer gainée de cuir à l’intérieur pour qu’elle s’y cache et satisfasse dans le confort sa passion contre nature. Pasiphaé, salope antique, accroupie dans la fausse bête, sa fente de chair contre la fente de fer, en position pour recevoir le taureau sauvage.

 

DEUX

 

 

« Elle dort encore », dit madame Zaffo en observant le petit Minautore en bronze sur la table basse.

Pierre partit déposer les encornets dans l’évier et revint s’asseoir face au canapé, dans le fauteuil réservé à ses lectures.

« C’est votre fauteuil », commenta-t-elle avec un joli sourire.

Il y avait, dans la rue juste derrière Notre-Dame-des-Marquises, bien avant la construction de cette vilaine cathédrale qui plaisait tant à madame Thomazeau, une librairie tenue par une femme à laquelle madame Zaffo ressemblait étonnamment lorsqu’elle faisait le bien, eu égard aux yeux et à la bouche. Comme la dame de la librairie du Globe, elle souriait en exposant avec générosité toutes ses dents, parfaitement blanches, alignées derrière des lèvres rehaussées au pinceau. Elle avait veillé sur Irène toute la matinée comme l’autre veillait la nuit sur ses livres pour en trouver un à confier à Pierre le matin venu.

« Nous avons bien trop marché », dit-il en pensant soudainement à elle.

« Jusqu’au bout de la Giudecca ? Vraiment ? À cette heure-là ? »

Madame Zaffo examina de nouveau la petite statuette posée entre eux deux. Le cou était sans conteste celui d’un homme très jeune, pas du tout le cou large et épais d’une bête adulte. On aurait plutôt dit la figurine d’un athlète qui aurait dû passer par punition un masque démesuré. L’adolescent était en passe de tomber devant Thésée, mais ses deux genoux, réunis et parallèles, fléchissaient ensemble de manière qu’il avait l’air de s’abaisser en signe de respect ou de pénitence plutôt que de mourir comme le doivent les créatures difformes et sanguinaires, en posant d’abord une patte, puis l’autre, avant que la croupe, lourde et sans force, s’affaisse d’un coup aux pieds du héros.

Pierre devait convenir qu’ils avaient pris un risque ridicule. Il ne dit rien de son propre étourdissement, mais c’était exactement comme si madame Zaffo savait et s’abstenait par courtoisie d’un commentaire inutile.

« Tu n’as pas beaucoup dormi, mon garçon », disait la dame du Globe en glissant un volume dans sa poche à la première heure. « Qu’est-ce donc qui te tient comme ça toute la nuit ? C’est pas déjà les filles, à ton âge  ? » Ou bien, si le livre était ce qu’elle appelait avec candeur « un vrai livre », comme d’autres parlent avec dévotion de « grande musique », elle le déposait sur sa paume ouverte, avec le titre dans son sens à lui pour qu’il pût le lire à voix haute, et observait sa première réaction. Un titre imposant ou énigmatique suggérait qu’on allait bientôt réfléchir et faire des découvertes. Les livres qui tombaient directement dans sa poche étaient faciles et récréatifs ; ceux qui attendaient un instant encore au creux de sa main et pourtant comme en suspens dans l’air tiède de la boutique étaient investis d’une puissance particulière. La magie de la difficulté leur donnait une odeur ambrée et poussièreuse qui collait aux doigts pour longtemps.

« Vous avez eu bien de la chance que l’ambulance soit arrivée aussi vite, ajouta madame Zaffo, elles tardent un peu, parfois, surtout en pleine nuit. »

 

 

Pierre s’était au contraire toujours étonné de la vitesse avec laquelle elles fendaient l’eau en creusant un sillon profond sur leur passage.

« Elle n’a pas bougé. Je lui ai donné un verre d’eau il y a une heure quand vous êtes parti faire les courses. Elle s’est rendormie tout de suite. Tout ira bien, vous verrez. Il faut juste du repos. C’est ce que le docteur a dit. »

Elle glissa l’ordonnance sous la statuette, puis se ravisa.

« Je peux prendre ce qu’il vous faut à la pharmacie si vous ne voulez pas redescendre. Je dois y aller pour mon Baptiste. »

Cette amabilité toucha Pierre, notamment que le prénom du mari fût prononcé avec tant de naturel sous sa forme française, sauf que madame Zaffo, habituée à Battista, avait buté sur le p pour faire plus vrai, se risquant à un « Bapetiste » ravalé sans embarras.

Souvent, Pierre repassait par la librairie après être allé à l’épicerie ou au pain et la dame du Globe était toujours là au milieu de son invraisemblable fourbi. Sa peau était parcheminée, comme recouverte d’une poudre ancienne, ses yeux bleu clair brillaient au fond de la pénombre. Elle lisait interminablement, la porte ouverte sur la rue inondée de soleil, comme elle faisait chez elle à l’étage, la nuit venue, à la lumière de la lune. Allait-on la déranger en passant le pas de sa porte ? Tout le monde le pensait et chacun s’en moquait éperdument.

« Je lui ferai un peu de lecture cet après-midi », dit Pierre en regardant la statue.

« J’ai des livres en français », répondit vivement madame Zaffo, puis elle ajouta par politesse « bien sûr, vous avez les vôtres ». Elle voulait parler des nouveaux qu’ils n’avaient pas certainement manqué d’apporter, par opposition à ceux qu’elle conservait d’une année sur l’autre, à l’instar des manteaux d’hiver, dans son appartement du premier étage. Mais quand la dame du Globe disait « vous avez les vôtres », c’était une autre histoire, d’abord parce qu’il semblait à Pierre qu’elle recourrait à un voussoiement hors de propos. Et puis, pour effacer cette première impression, il lui substituait le sentiment qu’elle le renvoyait dans ses pénates, sans méchanceté, avec une sorte d’admiration craintive.

« Vous les Castaing, vous avez sûrement vos propres bouquins », disait-elle, sous-entendant par bonhommie et fierté commerçante qu’ils ne valaient pas les siens, ni même — et c’était là que sa petite phrase lancée comme une fléchette atteignait le centre de la cible — ceux des Thomazeau, qui possédaient une immense bibliothèque dans leur maison de Papeete et une autre, plus considérable encore, dans leur résidence des Marquises. Pierre reconnaissait la supériorité des ouvrages en vente chez la dame du Globe. C’étaient les siens, après tout, plus encore que ceux de son père et de son grand-père Jérôme. Il n’en paya jamais aucun, sans éprouver la moindre gêne, et les lisait en cachette, trop vite, avec une avidité infantile en ces débuts adolescents. Lorsqu’il les rapportait deux ou trois jours plus tard, il lui fallait passer un examen oral. Madame Zaffo lui fit d’ailleurs une proposition semblable, avec plus d’urbanité que l’ancienne libraire des Marquises. Elle présenta l’exercice comme un jeu reposant. « J’en ai un justement, que je voulais… », dit-elle en pinçant les lèvres avec un petit air amusé pour éviter d’en dire plus. Puis elle ne put s’empêcher d’ajouter « … vous faire lire. Vous me direz… », s’arrêtant de nouveau, pleine de pudeur, en guise de conclusion. Elle regardait maintenant par la fenêtre, soulagée et distraite. Le campanile de Saint-François-de-la-Vigne apparaissait comme dans un cadre. « Vous pouvez rester aussi longtemps que vous voudrez », fit-elle sans se retourner, « je ne prendrai pas d’autres locataires cette année. L’appartement est à vous. »

Quels mots singuliers. Pierre avait de la peine à le croire. La possibilité lui était donc offerte de rendre hommage à l’idée toute neuve selon laquelle le Temps devait à son couple un répit, une idée née la veille au soir à l’occasion d’une promenade trop fatiguante pour leur âge. Jusqu’à son départ pour le service militaire, il s’était repu de l’idée que la vieille libraire hirsute et folle, avec ses lèvres étrangement pures de vestale antique, resterait pour lui dans sa boutique à la manière d’une femme immortelle. Elle l’attendrait. Il la retrouverait à son retour, non seulement de l’armée, mais de son voyage de noces, de ses vacances à Bordeaux, en dépit des caprices et des hésitations, infiniment dévouée, disponible, et tout serait exactement comme avant. Il s’apprêtait maintenant à se satisfaire de l’idée que son amie de Venise proposait de l’accueillir pour toujours. Là non plus, aucun effort n’avait été requis. Il ne s’était pas battu. Quoi de plus attendu, d’ailleurs, puisque Pierre ne s’était jamais battu pour rien. Et le frisson qu’il s’était donné à lire les vieux livres du Globe ressemblait étrangement à celui qu’il éprouvait aujourd’hui à s’installer chez madame Zaffo, avec ses lèvres un peu trop rouges et son Minautore décoratif. Il avait préféré des volumes jaunis et tachés aux belles éditions originales reliées cuir qu’il aurait dû lire assis dans un bon fauteuil sous le ventilateur de la bibliothèque du grand-père Jérôme. Cette fantaisie lui avait valu quelques piques. Mais qui, aujourd’hui, aurait pu se moquer de la longueur inopinée de son séjour vénitien et d’une lecture recommandée par la bonne madame Zaffo ? Personne. Faute de combattants, bien sûr, mais c’était surtout qu’il avait une fois de plus Irène pour alliée. Irène au même âge avait elle aussi été complice de l’ancienne fée qu’un sort injuste avait puni ; et sa bibiothèque familiale, aux Marquises, était pour le coup un bijou très rare, non pas une bibliothèque bourgeoise comme celle de Jérôme Castaing, mais un vaisseau en bois flotté sur les étagères duquel trônaient les éditions rares acheminées depuis Bordeaux par le grand-père d’Irène.

Madame Zaffo attrapa l’ordonnance d’un petit coup sec, avec deux doigts serrés comme les deux tiges d’une pince à sucre, et tapota la tête en bronze du bout des ongles ; satisfaite du tintement sourd et sans écho, elle descendit chercher le livre quatre paliers plus bas. Quelle drôlerie d’avoir droit à un tel optimisme. La peur froide de la nuit faisait place à une sérénité douce et facile. La veille, il avait retrouvé Irène allongée sur le banc, d’une pâleur terrifiante, murmurant des propos incohérents, et voilà qu’ils pouvaient profiter de l’automne italien, moelleux le soir et baigné pour eux seuls d’une vive lumière bleutée. Irène approuverait un séjour de trois ou quatre mois ; rien ne les empêcherait de bouger un peu : Padoue, Trévise. Ils iraient en train jusqu’à Ravenne, passeraient une journée à Trieste.

Des mots vulgaires étaient sortis de sa bouche, d’abord en français, puis en italien. Les premiers étaient familiers ; c’étaient ce qu’on appelle par pudeur des gros mots, des mots si laids dans la bouche des enfants qu’il leur est interdit de les prononcer à table parce que la politesse est la première expression du respect au fondement des vertus sociales, son abandon un signe de décadence morale. Irène avait dit « prout » et « merde alors » à voix basse. Pierre avait ri, un peu étonné. Elle avait continué en marmonant, sans prêter attention à lui, comme s’il avait finalement décidé de prendre le bateau tout seul à Sainte-Eufémie et que cette résolution lui avait rendu sa liberté. Elle s’était relevée en s’aidant des coudes et avait dit en tendant la nuque pour se faire entendre « et ben vraiment, ben vraiment, j’dis merde alors » sur un ton revendicatif. Pierre avait voulu s’asseoir à côté d’elle pour la réconforter, mais Irène l’en avait empêché en s’étalant à nouveau de tout son long comme une clocharde qui prend ses aises sous le coup d’une immense fatigue. Il commençait à faire frais. Elle s’était râclé la gorge comme pour en éjecter une grosse arête, était passée en italien au registre des organes sexuels sans une trace d’accent. Elle avait pu entendre ces mots dans la rue à l’occasion d’une altercation. Puis elle avait laissé pendre ses bras dans le vide comme si elle avait dû faire la morte au théâtre et ouvert les yeux en imitation des mystiques, les roulant vers le haut pour mieux s’observer du dedans. Sa bouche était sèche, sa respiration saccadée, et elle s’était mise à décrire avec une grande exactitude anatomique les sexes en érection de divers individus dont Pierre avait reconnu les patronymes : monsieur Audibert, le comptable des chantiers Thomazeau, et monsieur Kahiki, le charcutier de la rue des Remparts à Papeete. L’énorme gland de monsieur Audibert était recourbé vers la droite et les testicules du charcutier étaient pleins d’un foutre épais à l’usage de ses clientes. Pierre avait pensé au syndrome de Tourette et à peine avait-il commencé à y réfléchir qu’Irène s’était mise à répéter de nouvelles obscénités de manière compulsive, parfois avec un sourire en coin et un regard vide qui faisait peur. Il l’avait giflée mais elle avait continué en improvisant à toute vitesse une histoire loufoque dans laquelle le sexe de monsieur Kahiki avait la taille d’une « bite de taureau ». Pierre avait alors eu une pensée coupable pour l’Hôpital des Incurables.

C’était la première fois. C’était comme si Irène avait été un moment habitée par un esprit étranger. Elle avait même semblé en convenir un court instant. Son regard s’était éclairé, ses lèvres avaient cessé de pendre, on aurait pu croire qu’elle voulait de l’aide et ne désirait rien tant que retrouver son lit, puis elle était retombée à plat sur le banc sans bouger. De drôles de sons étaient sortis de sa bouche, pleins de crachats retenus, de chuintements et d’aspirations ; les mêmes deux ou trois fois de suite avec une accentuation répétée au moment où sa langue partait cogner contre le palais.

Il n’aurait jamais pu prévoir un tel incident. Si étrange. Dès le premier jour… Pierre s’était dit qu’elle venait de répéter quelque chose en mongol.

« Je le laisse sur la table basse », lança madame Zaffo.

Le livre, déjà, mais l’ordonnance… ? pensa Pierre le temps qu’elle refermât la porte derrière elle, comme si elle était repassée chercher son parapluie ou son porte-monnaie. Comme souvent dans ce genre de situation, Pierre élaborait de suite une vengeance. Il fallait, se disait-il, les mains au fond de l’évier occupées à rincer les encornets visqueux, il fallait, l’idée devenait tout de suite répétitive, rendre à l’ennemi le mal pour le mal. Mais comment ? D’autant plus que madame Zaffo allait revenir avec les médicaments puisqu’elle n’était pas encore passée à la pharmacie. Irène devait les prendreavant le déjeuner. Entrerait-elle une seconde fois sans frapper ? Avait-elle délibérément choisi de remonter tout de suite avec le livre alors qu’elle aurait pu faire sa petite course dans la foulée, le temps que Pierre en finisse avec les logigo vulgaris — le nom latin lui vint à l’esprit —, ce qui lui aurait évité un effort de plus ? Cette manière de combine lui déplaisait. Il remit ses idées en place, prêta un ordre arbitraire à quelques souvenirs anciens, plus vifs que les récents comme toujours à son âge, le temps de creuser la plaie. Pouvait-on concevoir quelque chose de plus irritant ? Y avait-il une conduite plus propre à le faire sortir de lui-même ? Même son père frappait avant d’entrer dans sa chambre, non seulement à l’adolescence où le manque de rigueur dans le travail, le désordre, les réponses évasives à toutes les questions importantes auraient pu l’exaspérer, mais déjà à l’époque de l’enfance où entrer en poussant une porte n’est pas encore une affaire d’état et marque plutôt une saine attention, une crainte de l’accident. Cette délicatesse du joli mouvement des longues mains fines de monsieur Castaing contre le bois de la porte avait formé son caractère sans que son père s’en rendît toujours compte, née qu’elle était d’une peur solide de mal faire. Madame Zaffo n’avait de toute évidence aucun sens de la fragilité des frontières avec autrui, de l’espace du dedans, lequel sembla à Pierre, pour peu qu’on voulût excepter Irène, un sens typiquement masculin. Castaing père avait eu une intuition précise de ce que son fils risquait lorsqu’il était laissé à lui-même. Ce n’était pas vouloir le surveiller toujours. Tout le contraire. C’était plutôt l’entourage qui avait besoin d’être suivi de près, le monde dans son ensemble — imprévisible, méchant, enclin à la faute, toujours passible d’une bonne correction.

Madame Zaffo, gardienne de manteaux et de livres dont elle n’avait que faire, viendrait déposer le sachet de la pharmacie frappé d’une croix de Malte d’un noir profond avec l’air qu’elle devait prendre lorsqu’elle retrouvait son Baptiste chez elle planté au milieu de l’entrée, les pieds nus sur le carrelage même en hiver. Un air double, une fausseté ancienne se cachaient, non pas dans le plissement des paupières qui indiquait en surface une attention constante aux soucis des autres, mais dans le vert clair de l’iris dont on voulait croire par naïveté qu’il trahissait un grand cœur en dépit de sa dureté — un vert pur de toute pitié. Bouffonne et injuste, l’idée allait faire son chemin passé l’heure du déjeuner ; elle circulait déjà dans la fraîcheur bienfaisante de la cuisine où Pierre, les doigts gluants, le cœur gros à l’idée qu’Irène pouvait être beaucoup plus mal en point qu’il n’y paraissait, échauffaudait une théorie sans fondement dont l’effet était de gâcher ce qu’il désirait tant et venait d’obtenir sans effort : rester à Venise le plus longtemps possible. Que n’aurait-il donné pour laisser couler le temps qui restait, fluide et généreux, loin des origines, loin des Audibert père, fils et petit-fils, qui géraient les affaires de sa famille par alliance depuis trois générations, loin de tous les liens tissés par les maisons Castaing et Thomazeau réunies sans qu’il y participât jamais lui-même sinon par son mariage avec Irène ? Rester à Venise — une idée plausible, patiente, raisonnable, qui donnait maintenant du fil à retordre.

Irène se reposait seule dans la chambre préparée par madame Zaffo, à présent délivrée d’un poids qui devait peser bien lourd depuis longtemps si l’on pensait à la violence de ses paroles incohérentes. Il disposa les encornets dans la poêle, côte à côte, comme on fait avec les sardines, et posa un couvercle dessus. Irène prendrait-elle aussi du vin ? Le docteur l’avait très certainement déconseillé. Seuls les pauvres ou les inconscients peuvent croire que l’alcool est bon à la santé. Il sortit une bouteille du réfrigérateur et l’ouvrit. Madame Zaffo en laissait toujours une au frais pour leur arrivée. Elle recommandait qu’on bût le blanc local non troppo fresco ; l’avait proposé dès leur premier séjour et c’était devenu un rite : la bouteille allongée sur l’étagère du milieu, jamais droite dans la porte, pointant vers eux son goulot vert recouvert de plomb. De même aujourd’hui pour ce qui serait peut-être l’ultime villégiature. Irène l’avait dit tout haut dans l’avion alors qu’ils entamaient leur descente sur Mestre : « … et toujours, pour le premier soir, ce blanc délicieux qui pique le bout de la langue. »

Ils étaient arrivés deux jours plus tôt un dimanche en milieu d’après-midi. Le soleil était à peine levé sur l’avenue Vélasquez lorsque le réveil avait sonné du côté de Pierre. Irène l’avait tout de suite éteint. Pierre dormait encore, la tête de profil sur l’oreiller. La lumière filtrée par les persiennes tombait à côté de son bras sur le revers du drap, le cou était tendu et semblait sans ride. Irène resta penchée au-dessus de lui le temps de retirer sa main de la table de chevet mais sans le toucher, en dessinant un arc pour éviter de déranger son sommeil. C’était curieux comme le soleil s’écrasait sur le coton blanc et épargnait le visage de Pierre. Si la lumière était tombée à peine plus haut, s’il avait été sept heures plutôt que six, il aurait plissé les yeux et fronçé les sourcils, murmuré quelque chose et se serait retourné vers elle pour retrouver le sommeil. Le petit-fils Audibert, responsable de l’intendance, avait le chic pour trouver des billets bon marché, des vols en matinée. S’il avait pris leur réservation pour trois ou quatre heures de l’après-midi, comme Irène le lui avait demandé, ils auraient mis le réveil à onze heures et elle aurait manqué la belle lumière du matin. Six heures était donc la bonne heure, et elle profita de ce moment qui s’allongeait et lui offrait Pierre dans son sommeil.

Sa mère lui avait fait un drôle de cadeau, peut-être pas en s’inclinant pour de vrai au-dessus du berceau, mais en affirmant qu’elle l’avait fait. « Je me suis penchée avec toi dans les bras. » Ses paroles avaient eu un goût de mensonge, un goût de faux qui leur avait ôté le droit de convaincre comme si Geneviève avait voulu se donner un rôle important en étant à l’origine d’une position qu’Irène imitait depuis le début : toujours près de Pierre, appuyée contre son bras ou son dos, et même collée à lui dans l’adolescence, mais surtout et longtemps après encore, en surplomb. Geneviève était entrée dans sa chambre avec le bouquet le jour du mariage ; en soulevant le col de sa robe pour lui donner du volume, elle avait dit quelque chose comme « Pierre est plus petit, alors c’est toi qui va devoir te pencher pour l’embrasser à l’église ». Cette remarque incongrue, Geneviève ne l’aurait jamais faite en temps normal, il avait fallu cette occasion unique, et si quelqu’un d’autre se l’était appropriée, Irène aurait lancé une pique bien sentie comme elle savait faire. Mais là, dans la solitude de sa chambre de jeune fille, avec les invités qui attendaient le départ pour l’église en bas de l’escalier, quelques minutes avant qu’elle descendît les marches en soulevant les pans de sa robe et s’exposât enfin dans tout son éclat, Geneviève avait ajouté « tu le fais toujours, tu le ferais même s’il te dépassait d’une tête ».

 

 

Irène y avait réfléchi pour retrouver des images personnelles qui eussent infirmé les paroles de sa mère. Geneviève avait observé cette résistance silencieuse à l’autorité parentale et ajouté en posant un doigt sur les lèvres de sa fille avec un petit sourire ironique pour bien lui montrer qu’il n’y avait là aucun reproche, « continue, surveille-le bien ». Elle voulait dire : regarde bien Pierre comme tu l’as toujours fait, comme j’ai fait les tous premiers mois après sa naissance quand je l’ai recueilli le temps que madame Castaing reprenne des forces. Elle insistait avec son beau sourire pour dire combien elle était heureuse de cette union, précisant en silence : comme moi à ton âge, autrement dit, ma chérie, en portant la tête assez haut pour l’observer plus facilement, avec une sorte d’émerveillement reposé. En tournant autour de cette image, en la reproduisant à l’infini sous différents angles possibles, elle léguait à Irène une vérité qui avait valeur d’exemple, une certitude abstraite. Pourtant, Irène s’était convaincue le temps de descendre l’escalier nuptial que sa mère ne l’avait jamais tenue dans ses bras au-dessus du berceau de Pierre une semaine après le retour de la clinique. L’épisode du premier regard était une invention qui remontait si loin dans le passé de l’humanité que personne en particulier n’avait eu le besoin de mentir pour la fabriquer. La mythologie familiale des Thomazeau et des Castaing était exactement comme la grande : elle avait le pouvoir de révéler une vérité universelle en dépit des évènements attestés de la vie réelle ; elle était faite de revirements improbables, de croisements inattendus et d’authentiques mises à l’épreuve, si docile qu’elle pouvait s’accommoder de n’importe quel témoignage et contre-vérité. Irène avait toujours protégé Pierre et ne s’en était jamais cachée ; elle avait veillé à sa santé, corrigé les devoirs mal faits, menti pour être punie à sa place, écarté en silence les amis infidèles ou dangereux. Madame Thomazeau avait toujours prétendu, ironiquement et par méchanceté, qu’elle avait empêché le petit Castaing de faire carrière. Contrairement à l’accusation de dilapidation, dite comme une messe basse, son jugement sur la médiocrité du mari de sa petite-fille en matière d’argent était franchement énoncé. Pierre en avait ri dès l’ouverture des hostilités et semblait en rire encore du fond de son sommeil paisible d’homme de quatre-vingt-quatre ans.

Pourquoi, s’était dit Irène en reposant la tête sur son coude le matin du départ pour Venise — elle regardait maintenant en direction de la fenêtre refermée sur Paris endormi —, pourquoi aurais-je jamais dû me reprocher quelque chose ? Il lui avait semblé qu’elle était comme sa mère avait toujours été : libre et même méprisante envers ceux qui ne l’étaient pas pour avoir préféré les conventions, qui avaient choisi une voie facile ou tracée par d’autres et sacrifié à une petite idole de rien par manque de courage.

 

 

Lorsque Pierre avait glissé son bras sous l’oreiller et remué les paupières, elle s’était levée pour préparer un petit-déjeuner. Dans la pénombre du couloir mal éclairé par les appliques murales placées trop haut, ses anciens souvenirs s’étaient estompés. Ils flottaient le long des motifs géométriques du papier peint de l’avenue Vélasquez : le berceau d’osier, la pointe Vénus à Tahiti, les petits cadres en bois fruitier avec leurs dessins d’enfant dans le couloir des chambres de Bordeaux, la vieille libraire des Marquises assise à sa fenêtre au clair de lune. La mer si pure et bleue qui aveuglait au réveil prenait maintenant la teinte jaunâtre de la peinture du couloir parisien, noircie et poussiéreuse autour des tuyaux de chauffage. Lorsqu’elle avait franchi la porte de la cuisine, le carrelage froid les avait figés un bref instant. Elle avait allumé le plafonnier ; ils s’étaient effacés sans laisser de trace.

Pierre repassa dans le salon sur la pointe des pieds. Un volume plutôt mince était posé de biais contre le jeune Minautore. Il suffisait de s’approcher de la table basse pour en lire le titre.

Et pour Irène, entre la théière et les tasses que madame Zaffo retournait sur leurs soucoupes pour leur épargner la lumière, selon la croyance que le soleil gâterait les décorations intérieures de la porcelaine : le sachet de la pharmacie avec sa croix à huit pointes.

TROIS

 

 

Pierre lut à voix haute :

Les jours comme ceux-là, la ville prend vraiment des allures de porcelaine, avec toutes ses coupoles recouvertes de zinc comme des théières ou des tasses retournées et le profil penché des campaniles qui luisent comme des cuillères abandonnées et se fondent dans le ciel.

« Comme c’est vrai », dit Irène en fermant les yeux. Elle voulait dire « Comme c’est beau » et ne désirait rien tant que cette beauté la visitât sans l’intermédiaire du regard, pour déposer une vérité nue et sans défaut dans sa tête endolorie. Le soleil bienfaisant glissait sur ses paupières ; si elle plissait les yeux ou se laissait aller en arrière contre le dossier, elle voyait par instants très brefs une myriade de taches minuscules de couleurs vives, étoilées comme des cristaux, s’agiter sous ses paupières.

« On n’abandonne pas une cuillère comme ça », fit remarquer Pierre. Il percevait Venise comme faussement folle et secrètement ordonnée ; de pure parade théâtrale mais en réalité logique et farouche à l’instar de Turin, ville du Nord. Les ermites et les prophètes des premières visites portaient à présent des costumes de notable ; leur silhouette était celle d’hommes mesurés et responsables. On ne pouvait se fier aussi facilement aux clochetons, aux arabesques, à la dentelle, aux fissures. Non seulement l’abandon d’une cuillère était improbable, mais il ne pouvait se figurer une seule tasse qui, retournée, pût rappeler un quelconque objet en zinc, ou qui en fût même recouvert d’une couche. « Aucun rapport, aurait-il pu objecter, aucun lien, tiens, entre les coupoles, les tasses et les théières. » Il en conçut une sorte de chagrin. L’inflation négative, toujours en bon ordre de marche chez Pierre, lui permettait de partir des cuillères pour rejeter les coupoles, pas seulement le zinc, puis tout à fait autre chose pour peu qu’il y eût un certain genre de métal dedans, puis n’importe quoi d’autre quand bien même il n’y en aurait eu que très peu, rien qu’une pellicule, et enfin… tout catégoriquement, dans un geste emphatique qui abandonne les couverts à leur triste solitude et à la pénétration réciproque du ciel et des clochers, en faveur d’une totalité philosophique rien moins qu’abstraite. C’est dire si Pierre, depuis la naissance, penchait sans se l’avouer en direction du vide.

 

 

Il se serait volontiers laissé aller à une remarque sur le profil des campaniles — ils avaient justement sous les yeux celui de l’église des Grecs, dangereusement incliné vers le canal qui longe le musée des icônes — mais préféra le silence. La prose du poète… choix de madame Zaffo. Pierre aurait bien voulu la féliciter et marquer le respect qu’il leur devait à eux deux, le poète russe et la nouvelle passeuse de livres, héritière en terre italienne de la libraire du Globe, alors qu’il voulait se venger d’elle l’instant d’avant. Assis sur la terrasse à côté d’Irène qui croyait aux bienfaits du soleil, il éprouvait quelques difficultés à trouver les mots justes.

« Il a dû écrire ça l’hiver, fit-elle remarquer, c’est pour cette raison que tu trouves que ça sonne faux. »

Et bien évidemment, Brodsky, avec cette affaire de service à thé, avait évoqué l’hiver lagunaire quelques pages plus haut.

« Lis encore, dit-elle, mais plus doucement. »

Comme Pierre allait faire amende honorable, Irène rouvrit les yeux et ajouta, la main en visière :

« Ah oui, j’ai oublié de te dire que j’ai rêvé, tu ne devineras jamais de qui. C’est tellement bête…  de monsieur Kahiki, le charcutier de la rue des Remparts. Tu te rappelles de lui ?

— Vaguement.

— Et bien moi, alors là, très précisément. Enfin dans mon rêve… Je n’avais pas pensé à lui depuis des années. Il avance vers maman avec un énorme couteau à découper, mais vraiment énorme, je veux dire gigantesque comme dans les rêves ; aucun charcutier n’a besoin d’un couteau aussi gros. Il avance et maman ne le voit pas parce qu’elle est en train de somnoler sur la véranda de la maison des Marquises. Je ne crois pas que monsieur Kahiki soit jamais venu aux Marquises. Je pense même qu’il n’a pas souvent poussé beaucoup plus loin que sa petite boutique de Papeete… non… à vrai dire je suis certaine qu’il n’a jamais quitté Tahiti. Enfin peu importe, ça ne compte pas. Je l’ai mis là dans mon rêve. Tu m’écoutes?

— Mmmhh…

— Je l’ai mis là, et moi… je me suis mise à l’étage. La fenêtre de ma chambre est ouverte et je suis penchée. Je crois que ma sieste est finie.

— Tu crois ?

— Enfin, je te dis ça maintenant. Le fait est que je dois bien me réveiller de ma sieste parce que mes yeux sont tout collés. C’est signe que nous sommes l’après-midi, parce que si c’était le matin quand je saute de mon lit pour filer direct chez la libraire, j’aurais les yeux grand ouverts. Donc… J’ouvre la fenêtre pour prendre un peu l’air, pour me débarbouiller en quelque sorte, et je vois le charcutier avancer vers maman avec son couteau.

— Et…?

— Tout à coup le couteau disparaît, il prend maman dans ses bras et ils sont tous les deux extrêmement beaux.

— Laisse moi continuer… Son tablier maculé de sang séché a disparu. Il porte une cotte de mailles… Non non non … nous sommes dans les années quarante, il porte un joli costume croisé en lin crème et Geneviève succombe aux charmes…

— Tu es bête. Lis donc. »

Pierre reprit au début, en partie par générosité, en partie par bravade, pour s’imprégner de cette prose qui avait commencé par le contrarier, mais aussi pour vaincre sa peur. Cet effort de lecture était facilité par la présence d’Irène, familière, rassurante, délicieusement répétitive. Il avait toujours réussi à en tirer parti, même à l’occasion des quelques ruptures, courtes et capricieuses, dont elle avait pris l’initiative, comme si Irène n’avait finalement jamais pris aucune décision contraire à leur couple. Il aurait volontiers soutenu que « rupture » disait mal les choses, appartenait comme « rentrer » au vocabulaire d’une autre langue. Plutôt parler de brouillerie ou de désaccord, qui relèvent du tracas passager. Jamais il n’y avait eu de désunion, ni même de mésintelligence. Pierre avait toujours fait signe le premier pour ramener Irène aux vagues et à l’écume, signifier que leur séparation n’avait été qu’un songe. Lorsqu’elle revenait avec son petit bagage à la main et un air pincé qui ne durait pas, sa présence physique était en parfaite harmonie avec le fantôme qu’elle avait laissé derrière elle, celui avec lequel Pierre avait dîné d’une salade verte deux ou trois soirs de suite et contre lequel il s’était endormi pas plus tard que neuf ou dix heures sitôt son livre refermé.

Il n’était plus question de fâcherie ni d’éloignement depuis longtemps. L’impossibilité dont les observateurs de passage s’étaient moqués par bêtise avait acquis la solidité du marbre, mais Pierre tenait quand même à ce qu’elle reflétât encore une volonté, à ce qu’elle fût le fruit d’une décision et non de l’habitude. L’âge n’y faisait rien. Ils se devaient un dessein plus qu’une intention transitoire. De même avec la mort : surtout pas de caprice ni de hasard. Ce qui lui avait tant fait peur la veille et qu’il contemplait avec horreur face à Irène allongée au soleil sur la terrasse, était qu’elle pût disparaître avant lui. Ou après, peu importe. Qu’ils pussent partir autrement qu’ensemble. L’incident des gros mots laissait un goût macabre, une âcre odeur de fumée, non pas tant parce que les mots étaient vulgaires que parce qu’ils étaient un signe et que ce signe n’indiquait rien qui lui fût familier. Ils devaient bien venir de quelque part. De loin, du désert mongol qu’ils avaient visité des années plus tôt, se disait Pierre, mais il ne savait pas pour autant quel sens leur donner. Il aurait pu accepter d’autres écarts ou bizzareries, mais pas cette convulsion. Irène aurait pu boire un bol de café le matin et y tremper une tartine beurrée, choisir une robe affreuse, mais ça… Il voulait dire : cette torsion inhabituelle de la bouche, ce tremblement des lèvres qui ne laissaient rien supposer de précis, qui, s’efforçait-il d’espérer, se suffisaient à eux-mêmes, n’étaient rien qu’eux-mêmes, pitoyables et chancelants, de simples difformités physiques passagères, sans maladie de l’âme qui leur correspondît.

« Et d’ailleurs, maintenant que tu en parles… »

Elle allongea le bras les yeux fermés, chercha le genou de Pierre, le trouva en tâtonnant, posa sa main dessus, toujours dans cette pénombre intime illuminée par instants de têtes d’épingles scintillantes, et pinça le tissu du pantalon comme on fait chez le marchand avec un échantillon.

« Si tu veux tout savoir… »

Elle remit l’étoffe à plat et remonta la main le long de sa cuisse.

« … tu ne croyais pas si bien dire. Monsieur Kahiki possédait effectivement  un costume en lin crème. Je l’ai vu le porter un dimanche où nous l’avons croisé rue Dumont-d’Urville, bras dessus-bras dessous avec sa femme. »

Pierre posa son chapeau de paille sur la tête d’Irène.

« Tu devrais être à l’ombre », dit-il sans faire de commentaires. Puis il ne put s’empêcher d’ajouter « Il avait dû l’emprunter, ou bien en louer un », sur quoi Irène décida de se lever.

Elle redescendit au salon sans même esquisser un soupir, d’un pas étrangement leste. Depuis l’altana, faite de bois clair et de lumière pure, ce pas lui sembla élastique.

Pierre faisait maintenant face à une solitude créée de toutes pièces par sa maladresse, mais qui n’avait pas le caractère attendu des solitudes anciennes. Celle du service militaire, celle des punitions enfantines, et même celle laissée par la mort des amis chers, étaient plus légères. Comment la rompre, comment reconquérir l’espace qui le séparait d’Irène, s’excuser de l’ineptie de sa remarque ? Pourquoi rabaisser monsieur Kahiki ? Pourquoi le mettre à part des autres ? Pourquoi rappeler sa laideur, sa grossièreté, profiter d’un rêve innocent pour impliquer Geneviève ? Demander pardon aurait été infantile.

Il ramassa le chapeau et observa autour de lui les toits de tuiles rondes, les antennes de fer, les cordes à linges, les petites terrasses semblables à la leur avec leur mobilier d’extérieur. Il y avait là toute une vie superposée à celle des rues, des magasins et des habitations, à la limite du ciel bleu et sans tache, à la fois urbaine et céleste. On se parlait parfois, surtout le soir, d’une terrasse à l’autre, un peu trop fort, et des activités aussi banales que celles du monde du dessous s’y déroulaient au grand jour : l’étendage des lessives, l’ouverture des vins d’apéritif. Les bruits de la rue montaient, amplifiés, cristallins, pour se perdre aussitôt dans l’air limpide venu des Alpes. La lagune, à l’horizon, gisait, terreuse et parfois si peu profonde qu’on pouvait passer d’un monticule à l’autre comme sur des pierres de gué et la retrouver dix mètres plus loin, épaisse de vase, assez traître et froide pour qu’on y risquât la noyade. À l’inverse de ces paysages de fond des peintures de la Renaissance, bleutés du très clair au très obscur, orientaux par métaphore, inaccessibles et riches des détails d’une architecture antique et pleine d’ornements, elle faisait corps avec la ville. Les toits de tuile, les crénaux et les campaniles lui appartenaient de plein droit.

Pierre se leva à son tour, tiré de sa rêverie par une corne de brume. « Tu as raison », dit-il un peu trop fort pour qu’Irène sût au plus vite qu’ils étaient réconciliés, « il y a une photo de lui dans le tiroir du bureau, à Paris… le tiroir du milieu », mais Irène s’était déjà rendormie sur le canapé.

Pierre prépara un thé pour son réveil et s’assit à côté d’elle. Il prit ses jambes sur ses genoux. Le soleil de l’après-midi les avait chauffées. Peu importe les effets toniques du thé. Ils parleraient au lieu de dormir, comme ils avaient marché hier : tard dans la nuit, avec excès, bonheur, et une libéralité qui détruirait jusqu’aux plus petits déplaisirs. C’était possible ; la chaleur bienveillante des jambes et des chevilles lui donnait cette conviction. Et puis ils avaient eu la même conversation à Bordeaux trente ans plus tôt à propos de ce même costume en lin lorsqu’ils avaient rangé la maison à la mort de Geneviève Thomazeau. « C’est curieux », avait dit Irène avec hésitation en triant les photos, « je ne me rappelle pas du tout du charcutier de la rue des Remparts dans un costume en lin crème. Je ne vois même pas où la photo a été prise. »

 

 

La rue Montbazon était toute insouciance en ce jour de deuil ; la fraîcheur des pierres et des pavés montait généreusement jusqu’au fenêtres ouvertes, glissait sous les portes, faisait un bien fou aux pieds nus et aux aisselles.

Il ne pouvait s’agir de la communion d’Irène ; monsieur Kahiki n’aurait pas été invité. Le cliché le montrait dans un costume de coupe anglaise avec des poches à larges revers coupés en biais et un col souple plutôt important.

Irène avait rangé la photo dans la boîte et lancé « Il avait toujours les mains roses, des ongles rongés et un tablier plein de taches de sang, du sang noir comme du boudin. Beurk… »

À moins qu’il s’agît d’un mariage auquel tout le quartier avait été convié, auquel cas monsieur Kahiki, qu’on croisait le dimanche sur la promenade en fin de journée, aurait pu emprunter un costume pour faire honneur à ses hôtes.

« C’est une drôle d’idée d’avoir gardé ça », avait quand même ajouté Irène en retournant la photo pour vérifier si une date était inscrite au dos.

Pierre, qui jugeait inutile de s’encombrer de vieilles boîtes à chaussures dans l’appartement de Paris, s’était alors permis une remarque sur la manie familiale de tout conserver. Le berceau, bien sûr, mais le berceau était à part ; il avait la puissance des reliques. Les photos… Pierre avait gardé une seule photo de lui à la caserne de Besançon l’année de son service militaire. En ce jour de tristesse, son visage était rasé de frais, ses dents d’un joli blanc cru et lumineux. La fatigue du voyage de Paris en Aquitaine avait un peu creusé ses joues, leur donnait de l’éclat.

« Ça doit faire pas loin de quarante ans, avait-il dit. Quarante ans, Irène ! Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir foutre de ça ? »

Irène avait passé outre le vocabulaire et répliqué en se retournant vers lui, émue par cette peau fraîche et ces lèvres pleines qu’elle voulait goûter sans cesse malgré le décès de sa mère : « Voilà, Pierre ! C’était les années cinquante ! Et c’était le mariage de Blanche Delhumeau avec Jean-Yves. On avait même invité les Audibert. »

Maintenant qu’Irène s’était allongée sur le canapé de madame Zaffo, Pierre se rappela que son père avait effectivement prêté un costume d’été à monsieur Kahiki à l’occasion de ce mariage improbable. Non seulement venait-il de trouver la solution à la question posée par Irène à l’époque de l’enterrement de sa mère, mais il se souvenait d’autres scènes fabriquées sur le même modèle qui avaient par rétrospection valeur de récidive. Irène, injuste et triomphale, répétait à chacune de leurs visites à Bordeaux ce même voilà ! pour signifier qu’elle avait eu raison de garder une photo, une carte postale, un foulard, un cadeau ménager, qui pussent témoigner de la continuité de leur existence. Les préparatifs de l’enterrement de Geneviève, la levée du corps, les condoléances, la peine immense et tranquille comme une œuvre impassible de la nature n’y avaient rien changé. Elle avait apprivoisé ces lèvres qui lui avaient tant manqué à l’époque de l’armée. Elle avait glissé la photo dans ses affaires, un peu par fétichisme, un peu pour célébrer une victoire sans que Pierre, rassuré sur le nombre de cartons qui resteraient dans la cave de la rue Montbazon, en sût jamais rien.

Elle avait donc menti, conclut-il en regagnant le fauteuil du salon de madame Zaffo, pour une photo de rien du tout, orpheline dans le tiroir de la commode avenue Vélasquez, une photo du charcutier de Tahiti célèbre pour son Bayonne comme les grands acteurs sont célèbres pour leur jeu. On ne pouvait d’ailleurs le nier, lorsque Jean-Pierre Kahiki sortait son grand couteau pour couper des tranches et les lachait d’un coup sec sur le plateau de sa balance en arrondissant le bras au-dessus de la tête, les yeux fixés sur la flèche du cadran comme un toréador sur sa victime, on était au théâtre. Et puis, quoi… ? Blanche et Jean-Yves étaient restés mariés six mois, le temps de concevoir Léopold.

Blanche Delhumeau… C’était drôle comme son nom de jeune fille revenait avec naturel, au point que le nom de son mari s’était effacé des mémoires. Irène y pensait-elle, parfois ?

« Blanche des Marquises », disait-on, comme si la petite fille de la communale de Papeete avec qui on jouait le temps des vacances avait jalousé l’aristocratie des autres, qu’elle fût attestée ou purement de style et de maintien, alors que Blanche avait la fraîcheur de son côté et une correction d’enfant dans un manque de manières qu’on interprétait souvent à contresens. La pureté naïve, vertueuse à Bordeaux, faisait peur aux antipodes où l’on disait pour éviter les sujets embarassants que la nature, grossière et sauvage sous sa vaste beauté lumineuse « reprenait ses droits ». Mais Blanche s’en fichait éperdument — des roturiers comme des aristocrates, de la jeunesse brune et souple des Îles du Vent comme des fondés de pouvoirs de la capitale. Elle s’en moquait avec l’orgueil généreux des déshérités qui juge paritairement l’abondance et le dénuement, opposant une insolence douloureuse aux faits et gestes de tous les hommes sans exception, grands et petits, pareillement factices, transitoires, infidèles et — mon Dieu — humains.

QUATRE

 

Je m’étais dit que j’allais pleurer, avait noté Irène dans son journal quelques mois après que Pierre fut revenu de son service militaire, tellement pleurer que je n’oserai pas sortir de ma chambre pendant trois jours et que j’y resterai  seule sans voir personne pour que mes yeux paraissent moins rouges et mes cernes moins creusés quand je retournerai chez le fils Audibert lundi matin. Et puis j’ai rencontré Blanche par hasard dans le quartier de la gare Saint-Lazare…

Irène n’avait pas touché ce journal depuis des mois lorsqu’elle écrivit ces lignes. La vie commune avec Pierre avenue Vélasquez, la régularité des horaires qui lui permettait de prévoir quand elle pourrait s’asseoir à son bureau pour s’y consacrer sans avoir l’air de s’isoler, le besoin d’imaginer un but qui effaçerait cette vilaine période du régiment, l’y avaient poussé. Elle l’avait commencé dans l’adolescence pour consigner au hasard des observations diverses sur la famille, les évènements politiques du moment — tellement différents suivant qu’on les commentait à Bordeaux ou aux Marquises —, les expositions du Jeu de Paume à l’occasion des premières visites parisiennes, mais aussi des réflexions plus intimes. Elle appelait ces confessions des trahisons et les numérotait pour en souligner le côté risible et inoffensif — risible au sens léger de « plaisant »Ces notes avaient leur vie propre à l’intérieur du journal, elles tissaient une histoire particulière qui conduisait des frayeurs enfantines aux réticences coupables et aux aveux. Si on les avait isolées, on aurait obtenu un portrait psychologique fidèle d’Irène, depuis la fin de l’enfance jusqu’à la maturité, une confidence naïve et continue qui revenait sur telle réflexion ou tel sentiment sans qu’ils fussent abordés autrement que dans ces soliloques, dessinant les méandres d’un fleuve souterrain.

Sous le chapeau Trahison 332, on pouvait lire : Me suis dit que la réflexion d’Ivan Karamazov « Si Dieu est mort, tout est permis » est moins l’expression d’un désespoir — chose qu’on tient tellement à faire passer pour typiquement russe (ah bon… ?) — que d’une extraordinaire prétention. Ou encore : Je n’ose pas dire à Pierre combien j’aime sentir ses poils de barbe quand il me lèche. Il s’était rasé avant de sortir au théâtre l’autre soir. Nous sommes partis avant la fin. La mise en scène était atroce. Nous avons eu le courage de subir un acte, pas plus, des Joyeuses commères de Windsor. Du coup, nous avions plus de temps à la maison, mais c’était quand même beaucoup moins bien. (Trahison 4203). Le petit cahier rouge qu’elle gardait dans son tiroir, acheté en cachette à la librairie du Globe le jour de ses treize ans, n’en comptait pas moins de six-mille-deux-cent-quatre-vingt-douze en mars 1962 au moment des accords d’Évian. Trahison 6156 propose d’aillleurs Journée historique. Accords déviants. Et un peu plus loin pour marquer le vide de la journée : Rien fait. Un peu honte quand même parce que Pierre a dû passer l’après-midi avec son père pour évoquer la question des chantiers. Ou alors, Audibert père et fils s’en mettront vraiment plein les poches. Je crois qu’il va falloir qu’il travaille, qu’il s’intéresse aux tonnages et aux voilures. Et s’il fait ça, alors Dieu est mort, et tout, vraiment tout, pour ne pas dire absolument n’importe quoi, est permis.

Au temps du service militaire de Pierre, Blanche louait un petit deux pièces dans le bas de la rue de Mogador. Elle venait de commencer son droit à la faculté de la rue d’Assas. Irène ne l’avait pas vue depuis les dernières vacances aux Marquises. Blanche avait pris ses distances depuis l’échec du mariage — par fierté et peur des sarcasmes, ou plutôt, comme elle le dit plus tard en feignant l’obstination, « pour se mettre au frais ». Elle se rencontrèrent à Paris par hasard. Blanche lui fit signe de l’autre côté de la rue et traversa hors des clous pour venir à sa rencontre.

Il n’avait fallu à Irène que quelques jours pour sortir le cahier rouge du tiroir et dessiner maladroitement cette trajectoire aérienne de Blanche Delhumeau se faufilant entre les voitures, le balancement du sac au bout de la main qu’elle avait levée en criant son nom, et son mouvement de recul lorsqu’elle s’était retrouvée face à elle sur le bon trottoir. Les trois esquisses au crayon précédaient de deux années ses notes sur la rencontre fortuite « dans le quartier de la Gare Saint-Lazare… », jetées là grâce au confort de la vie conjugale avec Pierre, régulière mais jamais monotone. Les trois points de suspension disaient que des évènements importants en avaient résultés, médités tout ce temps sans que le besoin d’ouvrir le carnet se fît jamais sentir. Ces quelques notes avaient valeur de légende pour les trois ébauches antérieures, lesquelles étaient séparées par une grosse astérisque, dessinée avec des petits fils tout tordus qui partaient du centre et s’entortillaient au hasard sur la feuille. Irène avait croqué sur le coup de l’émotion le capot d’une voiture, le bras lancé en signe de victoire, le visage de Blanche, à peine crayonné, mais avec deux grands yeux qui exprimaient à la fois la surprise et la contrariété. Le temps d’écrire « Je m’étais dit que j’allais pleurer », Irène était revenue sur cette astérisque banale avec des ajouts crayonnés à l’allure végétale. Son gribouillage avait effacé la petite étoile, si précise au départ qu’on aurait pu la croire typographiée, en lui prêtant un mouvement involontaire qui contredisait sa fixité. On pouvait dire à présent que ces phrases étaient posthumes, tant l’ancien moi d’Irène avait été mis à mal et abandonné pour que le nouveau, neuf et délivré, pût reprendre à son compte le fil du récit d’abord ébauché sous la forme du dessin.

Le fils Audibert habitait avec sa famille rue de Naples, dans le quartier de l’Europe. Irène avait failli pleurer ; elle venait tout juste de sortir de chez lui en pestant contre elle-même et réfléchissait à son air filou, sans trop savoir de quelles manœuvres frauduleuses il était capable, s’en voulant tout autant de son incapacité à le cerner que d’avoir accepté son rendez-vous. Ne trouvant rien de précis à lui reprocher, elle avait préféré s’éloigner et redescendre au hasard en direction de la Madeleine. Lorsqu’elle rouvrit son carnet pour griffonner sa première esquisse, elle se rappela précisément du moment où la Peugeot 104 avait klaxonné, du haussement d’épaules par lequel Blanche avait signifié à l’automobiliste qu’elle avait conscience de son impuissance à résister à une impulsion sans conséquence — féminine, à en juger par le grand sourire qu’elle avait jeté en pâture pour excuse. Le conducteur avait lancé une injure en se penchant par la portière. Elles en avaient ri toutes les deux et Blanche avait ensuite regardé Irène d’une drôle de manière, en reculant devant elle une fois à l’abri sur le trottoir. Irène avait eu l’impression que son amie venait de découvrir qu’elle avait été au bord des larmes l’instant d’avant et qu’une chose terrible lui était arrivée. Non pas un malheur objectif mais plutôt quelque chose d’imaginaire qui n’était terrible que de son point de vue à elle, et qu’il était par conséquent beaucoup plus difficile de dissiper ou de réparer qu’une vraie fatalité.

L’impression était d’autant plus curieuse que ce mouvement de Blanche sortant des limbes rue de Mogador l’avait tout de suite projetée dans un état d’esprit très différent. Elle avait effacé jusqu’à l’attente réconfortante des larmes qui devaient bientôt remplacer Pierre, une attente paisible dont Irène avait prévu chaque étape en marchant le long du lycée Condorcet, puis en direction du métro Saint-Estienne-d’Orves en prenant par la rue Joubert après avoir quitté Audibert fils. Pierre serait stationné à Besançon pour dix-huit mois. Comme souvent, elle avait anticipé le pire par superstition ; elle s’était dit qu’en imaginant les plus grandes souffrances, la réalité ne pourrait lui apparaître qu’agréable. Personne ne pouvait être aussi malheureux, aussi abjectement seul. Pierre lui écrirait, il se moquerait de la vie militaire, il la ferait rager en lui disant à l’occasion d’un retour à la caserne qu’il avait passé son trajet de fin de permission à consoler une jeune fille rapatriée au domicile familial suite à un échec amoureux. Des peccadilles un peu niaises, faites exprès pour chatouiller, auxquelles Irène ferait semblant de croire. Mais maintenant que Blanche était devant elle et posait sa main sur la sienne, le décor bisontin, les tuiles vernissées du palais Granvelle, les beaux hôtels de la noblesse d’épée installée à Besançon par Louis XIV qu’elle avait vus, enfant, reproduits dans l’encyclopédie des Castaing, s’évanouirent d’un seul coup.

Blanche dit « Allons plutôt chez moi ».

Irène réfléchit le lendemain matin qu’aucun autre projet n’avait été envisagé : s’asseoir à une terrasse de café ou sur le banc d’un square avoisinant pour se dire l’essentiel, parler du départ pour Paris, parler de Léopold. Ce « plutôt chez moi » trahissait sa petite sœur des Marquises, mais de manière si pateline et douceureuse qu’elle n’en avait rien vu. C’était tellement trivial qu’elle en rit tout doucement à peine sortie du sommeil au lever du jour, délicieusement lasse de son ivresse, ravie d’avoir été prise au piège, en cherchant les pieds de Blanche sous le drap pour les chatouiller avec ses orteils.

Le nom de Blanche flottait dans la mémoire de Pierre, tantôt cristallin, tantôt feutré, selon qu’il était prononcé par Irène ou monsieur Kahiki. Il s’éteignait dans la bouche de madame Thomazeau, obstinément absente à la cérémonie de mariage et au déjeuner qui avait suivi. Le visage de Blanche avait parfois les traits de l’enfance, parfois ceux de l’adolescence, ou alors un mélange des deux terriblement confus et indécis ; tour à tour jeune et moins jeune, abîmé par le sentiment de l’erreur, puis de nouveau naïf sans raison. À d’autres moments encore, Pierre regardait Venise par la fenêtre et la silhouette de mademoiselle Delhumeau s’effaçait derrière un nuage ou un rideau tiré par une main invisible. Blanche n’était ni vraiment une enfant, ni vraiment une adulte. Elle portait un masque ancien dont on devinait l’épaisseur à la racine des cheveux ; une ligne sombre séparait le faux front d’avec le vrai. Son corps sans âge perdait sa matière. Il devenait liquide, puis gazeux, extensible et sans volume ; seule l’ombre du masque, grise et profonde, résistait à la dilution dans l’air chargé de chaleur.

Blanche s’était mariée trop vite ; elle avait quitté les Marquises et choisi le droit. Pierre l’avait croisée plusieurs fois à son retour du service, mais n’avait jamais rien su de la rencontre parisienne. Il observait maintenant Irène allongée sur le canapé, les froissures du coussin sur sa joue ensommeillée, l’entortillement du tissu de sa robe autour de sa jambe, rassuré par la profondeur de son calme. Ses paupières étaient lourdes à la manière des petites portes laquées des coffrets à bijoux, et c’est avec insouciance qu’elles protégeaient ses yeux malicieux et brillants. Sur les paupières : une simple touche bleu pâle qu’Irène avait dû étaler en vitesse du bout des doigts dans la salle de bains, une poudre azurée, légère comme le duvet des ailes de papillon. Pierre eut un sourire ; cette coquetterie lui avait échappé. Irène s’était faite belle sans rien dire, malgré la peur de la veille, malgré l’incident nocturne de la Giudecca. C’était tout aussi secrètement, d’un coup de clef nerveux dans la serrure, que Blanche avait ouvert la porte de son petit deux pièces, et avec le même effet de séduction séditieuse qu’elles s’étaient retrouvées toutes les deux seules comme au temps des Marquises. La lumière du soleil qui tombait sur la table devant la fenêtre de la rue de Mogador avait la même pureté. De minuscules poussières virevoltaient en tout sens au ras de la nappe, faites de la fibre du coton blanc. Le rayon de lumière qui passait plus haut par la vitre et venait à elles par dessus les toits parisiens d’ardoise et de zinc, traversait une atmosphère d’une remarquable tranquilité, sans nuance ni retouche, urbaine par défaut. Il y avait de gros livres empilés sur le côté. La poussière venait de là, se dit Irène, plutôt fière en cet instant de retrouvailles de n’avoir pris aucune décision quant à ses propres études. Blanche ne s’étonna pas le moins du monde qu’elle n’eût aucun projet de cette nature ; son amie appartenait à un autre univers, moins riche en contraintes, malléable.

« Tu t’amuses, à Paris ? » demanda-t-elle.

Irène acquiesca sans dire un mot, comme si elle approuvait une réponse.

« Tu fais quoi ? »

Elle hésita à donner une réplique prétentieuse du genre « Je cherche à oublier l’avenir » ou alors « Rien, mais n’est-ce pas déjà quelque chose ? »  Il était entendu que Blanche aurait dû prendre sa réponse sur le mode ironique, mais il y avait un risque. Elle pouvait très bien juger l’ironie pleine de suffisance. Irène dit simplement « Je vis avec Pierre » sans avouer qu’ils avaient été deux fois à Venise, une première fois un mois de mai, à l’hôtel, et une deuxième en hiver dans un appartement confortable qu’ils avaient loué pour un mois.

« Tout seuls ? » demanda Blanche.

« Tout seuls », répondit Irène et sa fierté, cette fois-ci, n’était pas feinte. « Tout seuls à Paris » aurait fait provincial. Le Pacifique lui avait appris à dominer la supériorité parisienne. Vus du voilier ou de la pointe Vénus, des jardins de Paofai et même de la modeste place du marché, les fastes de la métropole n’avaient rien d’intimidant. Ils étaient accessibles. On pouvait aller à Paris quand on voulait, en passant par Bordeaux plutôt que par Le Havre qui en était plus proche par le train. Sur les deux ou trois mois loin des Marquises et de Tahiti, on en passait facilement un à se reposer en Aquitaine sans se soucier le moins du monde de ce qu’on manquait de nouveau au théâtre et à l’opéra. Irène maîtrisait à la perfection ce snobisme inversé qui ne doit rien à la morgue de l’aristocratie des îles et tout au sentiment naïf d’appartenir à un paradis païen.

Il faisait chaud. Blanche servit deux menthes à l’eau avec glaçons et partit prendre une douche. Elle revint sans s’être séchée, posa sa serviette sur le rebord d’une chaise et s’allongea sur le canapé. Elle croisa les bras derrière la tête et regarda ostensiblement le plafond.

« C’est drôle comme tes pieds sont roses », dit Irène.

« C’est drôle comme ses jambes ont si peu changé », pensa Pierre en se levant pour reprendre le livre posé sur la table. Une pichenette sur la tête du Minautore fit sonner le bronze. C’était à peine un tintement, plutôt son écho lointain, ou alors une modeste imitation, pâle et feutrée, qui laissait Irène à son repos. Pierre recommença, le livre à la main, l’œil sur le sommeil d’Irène, et cette fois-ci, un son de cloche, lourd et inattendu, jaillit de la bête. C’était là, une fois de plus, la manifestation infantile d’une habitude exaspérante du jeune Castaing : faire quelque chose d’idiot en prenant l’air intelligent du connaisseur. Autrefois, c’était prendre un livre sur une étagère de la librairie du Globe pour le remettre au mauvais endroit, ou bien ouvrir l’appareil photo du grand-père Jérôme et gâcher la pellicule. Aujourd’hui, c’était faire du bruit pour rien. Irène y resta indifférente. Elle continua à dormir sans bouger la jambe. Pierre aurait voulu qu’elle se reveillât pour lui parler encore de monsieur Kahiki, de la rue des Remparts et de Léopold.

Irène chassait les réflexions contraires à ses actes lorsqu’elle s’allongeait à côté de Blanche sur le lit de la rue de Mogador dans un esprit d’évanouissement ; elle repoussait aujourd’hui les intimations de Pierre avec le repos conseillé par le médecin de madame Zaffo. Amollie sous le drap parisien, elle prenait la main de son amie dans la sienne et Blanche faisait descendre sa paume contre son ventre sans défaire cette étreinte anodine, encore respectueuse du sommeil. Pierre prendrait sa main, lui aussi, pour la passer contre sa joue et la réveiller doucement avant la tombée de la nuit vénitienne.

La journée serait chaude, s’était dit Irène la première fois. Les bruits de Paris étaient détachés les uns des autres comme si une mécanique artificielle les avait séparés et exposés côte à côte pour inventaire. Ils étaient différents des bruits de Bordeaux. Irène s’était déjà fait cette réflexion plusieurs fois dans la solitude de l’avenue Vélasquez : moins sourds, sans l’amorti du velours, avec un effet de trompette royale. Ils passaient dans la chambre adoucis par l’épaisseur des rideaux, et Blanche, allongée sous les draps avec sa main sur le ventre faisait penser à une courtisane recomposant sa beauté pour le soir le temps que l’orchestre répète une dernière fois, que les velours soient époussetés et la foule rangée dans les loges.

Du droit. Comme cette matière, sèche et sérieuse, lui convenait ; entièrement cachée sous ses manières faciles et légères, mais tout autant, après tout, que sa vie de lesbienne célibataire devait être cachée sous des camaraderies enjouées avec des garçons de bonne famille qui faisaient les mêmes études. Blanche travaillait en semaine avec le plus grand sérieux, se penchait jusqu’à pas d’heure sur des manuels ennuyeux et des commentaires d’arrêt avec dans un coin de son esprit la certitude qu’elle allait retrouver le samedi ou le dimanche… une habituée, une créature, Irène ne savait trop quel nom leur donner, en tout cas une autre femme qui n’avait ni son intelligence ni ses capacités et qu’Irène reléguait instinctivement au monde convenu de la nuit et des artifices. Peut-être fermait-elle ces gros livres vers minuit ou une heure pour remonter vers la place Clichy et flâner le long du boulevard. C’était curieux comme en l’espace de quelques heures sa vie avait changé, par cette sorte de retrouvailles sans dénomination connue, par sa rencontre impromptue avec Blanche Delhumeau. Elle aurait pu rentrer chez elle, faire couler un bain, oublier Audibert fils qu’elle avait voulu sonder pour découvrir jusqu’à quel point il mentait à Pierre, mais qu’elle n’était après tout pas obligée de revoir. Elle aurait pu ouvrir son journal ou aller seule au cinéma. Au lieu de cela, elle était — l’expression lui fit peur et la fit sourire — au lit avec Blanche. Ce lit tout bête dans cette chambre toute simple, bien différents du luxe de son quartier, avec Blanche douce et tiède endormie à ses côtés, lui plaisaient infiniment. Elle allait cacher cette histoire à tout le monde ; ni Pierre — ni Audibert, ni Léopold, bien sûr, quelle idée —, ni personne n’en entendrait jamais parler. Blanche serait comme le personnage d’un roman sans lecteur dont Irène pourrait écrire et réécrire les chapitres à loisir : Blanche à la bibliothèque de la faculté, Blanche en week-end à la campagne, Blanche au théâtre, nue dans son bain, conduite par sa maîtresse dans des soirées privées… Les possibilités étaient infinies, et Irène, que la liste ennuyeuse et attendue aurait dû endormir, resta éveillée pour en inventer d’autres encore, la main sur le ventre de son amie et les yeux fixés sur les moulures du plafond. Blanche est à moi, se disait-elle, plus qu’elle n’est à aucune autre, parce que je la connais depuis longtemps avec tous ses petits défauts. Je connais les erreurs qui l’ont marquée, je sais quelles faiblesses la menacent derrière son aplomb, ce qu’elle attend des hommes sans jamais rien avouer à ces femmes de mauvaise vie qu’elle rencontre au hasard de ses sorties. Je sais tout ce qu’elle cache à celles qui la possèdent — son ancienne vie de vent et d’eau, l’existence d’un fils dont son mari de six mois n’a pas voulu — et quelle solitude elle éprouve au terme de ces aventures sans tendresse, sans avenir, sans rien d’autre que la chair pleine de l’orgueil de son désir. Si je voulais la sauver, continua Irène alors que la main de Blanche dessinait tout à coup des ronds et des ellipses, je l’emmènerai loin d’ici. Et comme les doigts de Blanche s’arrêtaient pour s’imprégner plus encore de la moiteur de sa peau, elle vit qu’il était six heures de l’après-midi et se dit qu’il était grand temps d’aller faire des courses, comme si la vie domestique avait eu le pouvoir de faire pâlir la dissolution et le péché.

Pierre reprit sa lecture sans la quitter des yeux. S’il avait su comment la petite Delhumeau faisait glisser Irène sur le dos sans lâcher la main qu’elle avait prise presque de force, comment Irène se laissait installer, comment des mots extraordinairement doux, techniques, bien différents des grossièretés d’hier soir, sortaient de sa bouche et disaient exactement ce qu’il fallait faire au moment même où Blanche le faisait, tour à tour tendre et conquérante, dans cette chambre pleine de fausse fraîcheur, s’il l’avait su, Pierre se serait fourvoyé et aurait cru à une trahison. C’est pour cette raison qu’Irène ne lui en avait jamais parlé, n’avait jamais rien confié à son carnet, n’avait jamais rien dit à personne de la petite langue rose de Blanche, ni du vin blanc qu’elles buvaient en peignoir. Ce n’est pas moi qui fait cela, pensait Irène, Pierre m’en voudrait. Lorsque le souvenir de Blanche prenait forme, ou lorsque Léopold posait une question sur sa mère, elle regardait le parc Monceau par la fenêtre, s’attachait à un détail de la végétation ou des fenêtres, et recouvrait la rue de Mogador d’un grand voile. Elle se rappelait — en faisant un effort, comme s’il y avait eu une difficulté à surmonter — que le Paris de Blanche n’avait pas la fraîcheur hautaine des beaux quartiers où l’air du soir a la transparence du cristal, où les arbres poussent avec plus de liberté, où l’on voit encore à plus d’un siècle de distance que des étangs, des hameaux et des chemins de terre ont laissé leur place aux avenues pavées et aux immeubles en pierre de taille, crémeux et solides, par une alchimie de l’argent qui a transformé le confort ancien des hôtels particuliers en un confort moderne, moins fastueux mais pratique. Les bruits, chez Blanche, étaient vifs et courts, les pas claquaient sur un bitume vieux de six mois, ils n’avaient pas l’aisance des pas qui crissent sur les grosses feuilles de platane en automne. De l’autre côté de Paris, plus à distance de la Seine, là où sa vie avec Pierre gagnait en mollesse et libéralité, les dames de compagnie promènent les chiens de race à petite allure, leurs chaussures basses à semelles de crêpe suivent à distance leur course abrupte et nerveuse ; lorsqu’elles rentrent au crépuscule, la laisse roulée comme une cravache contre la cuisse, les lourdes portes à double battants se referment sans bruit sur un dallage en damier noir et blanc. Aux étages éclairés par la douce lumière des lampes de bureau, les enfants font leurs devoirs. Il dînent tôt, côté cour, dans une vaste cuisine aux allures de palais des neiges carrelé de blanc. Irène ouvrait la fenêtre pour s’en convaincre, Léopold venait la rejoindre, Pierre les regardait faire, posait sur eux un regard possessif et attendri, et Blanche s’évanouissait pour eux trois sans résistance, effacée par les pas feutrés et les tombées du jour du Parc Monceau, artificielles, peintes à l’huile, parsemées de petites taches jaune d’or.

                                                                                      

CINQ

 

 

Un air frais sans prétention soufflait le long de la rue Granvelle. Pierre avait son après-midi. Il suivait au hasard le vent léger qui passait pour s’amuser dans le col de sa chemisette. Avec ses cheveux courts, c’est comme si un mélange gazeux glissait partout, là comme ailleurs, sans qu’il pût s’en protéger, et l’entraînait droit devant jusqu’au bord du square planté de tilleuls odorants et de platanes plusieurs fois centenaires. Le théâtre municipal était juste de l’autre côté. On y jouait L’alouette de Jean Anouilh dont Suzanne Flon venait de créer le rôle à Paris. On pouvait la voir aussi dans Dossier Secret d’Orson Welles où elle incarnait l’étrange baronne Nagel. Le film jouait au Vauban les vendredis soir. Il aurait pu y aller avec Irène pour peu qu’elle eût décidé de le rejoindre quelques jours. Pierre connaissait un petit hôtel de charme que son capitaine recommandait à ses proches en visite ou aux amis en route pour la Suisse au moment des sports d’hiver. Il n’aurait fait aucune difficulté. C’était un vieil ami de la famille Castaing ; il avait connu son père et le grand-père Jérôme. Il avait Pierre à la bonne, regrettait sincèrement qu’il eût refusé de faire son école d’officier, mais sans le lui reprocher ouvertement. Pierre n’aimait pas la chose militaire. Ce n’était pas qu’elle lui répugnait, il n’était pas fait pour ; il n’exprima d’ailleurs jamais aucune aversion pour l’autorité de ses supérieurs ou les rigueurs de la vie à la caserne. C’était plutôt qu’il concevait le service comme un passage obligé, un peu trop long à son goût mais néanmoins nécessaire, un devoir qu’on remplit sans avis à faire valoir, comme on fait sa communion même si l’on ne croit à rien. D’ici une quinzaine d’années on dira « service national » ; un jour, on ne fera plus qu’un an. Pour l’heure, le capitaine Morel jugeait qu’un appartement de six pièces dans la plaine Monceau pour un jeune couple dont l’élément mâle, éduqué, bourgeois, intelligent et fils de famille, refusait de faire son service comme gradé, était une bizzarerie d’un genre dangereux. Une exception qu’on n’aurait pas dû laisser passer ; l’étendue des effets néfastes était encore difficile à calculer. Mais bon, le charme de Pierre, sa nonchalance énergique, sa bonne volonté en toutes choses dès qu’on s’écartait des conventions… Que faire ? Rien.

Pierre était ici pour dix-huit mois et les mois d’été, surtout juillet, n’étaient pas si désagréables. Le poids du tissu était tout léger contre sa peau. C’était comme porter une chemisette d’enfant avec des petits carreaux et des couleurs fortes — le jaune, le vert, le rouge —, sauf que la sienne était d’un beige discret avec des revers aux manches et un pli très prononcé qui descendait des épaulettes pour s’arrêter juste au-dessus des coudes. Serge, à l’intendance, était un repasseur hors pair. On se battait pour l’avoir. De retour de permission, on lui rapportait des pralines et des cigarettes, on lui donnait son linge propre avec deux jours d’avance.

Une hirondelle passa devant un nuage hésitant aux formes imprécises, flou, effiloché. Le nuage était beaucoup plus haut, beaucoup plus éloigné dans le ciel, mais l’oiseau était quand même devant, au même niveau bien qu’au premier plan, curieusement inanimé, fixe, suspendu par un fil comme une hirondelle de carton-pâte dans une représentation théâtrale où l’action réclame un ciel pur avec hirondelle pour que le public lui prête sans hésiter un rôle symbolique (la nouvelle saison, la liberté, l’inattendu, la promesse d’un monde juste et bon). Il s’arrêta pour téléphoner dans un café de la rue de la Préfecture. Irène était absente. Elle avait dû sortir faire des courses, profiter du beau temps. Le capitaine Morel, qui faisait souvent des allers-retours, lui avait dit la veille que Paris aurait bien eu besoin d’un gros orage.

Pierre jouait avec son jeton sur le comptoir, le faisait tourner sur lui-même comme une toupie. Il avala son café noir d’une seule gorgée et traversa la rue pour s’asseoir sur un banc du square. Son cœur palpitait juste assez fort pour qu’une infime inquiétude assombrît son jeune front. Une mouche s’arrêta un instant sur son nez, le chatouilla. Il n’avait pas de nouvelles d’Irène depuis un mois. Quand on lui demandera plus tard si Irène et lui n’avaient pas par hasard été séparés, disons, allez, au moins trois mois, il mentira volontiers et ajoutera pour faire plus vrai « ah… si, si… sauf au moment du service militaire, bien sûr », en insistant sur « service militaire » pour signifier que cela ne compte pas, que l’épisode relève du calendrier des obligations républicaines. C’est une vérité qu’il énoncera comme telle d’ici deux ou trois ans à qui voudra bien l’entendre ; et la décision de préciser à chaque fois « ah… si, si… sauf au moment du service militaire, bien sûr » avait été prise à Besançon. Des mots différents étaient déjà nécessaires pour parler du passé où Irène se penchait au-dessus du berceau, comme du futur qu’ils atteindront au terme du chemin en gagnants, libres une fois la conquête assurée. Il leur fallait d’autres mots pour le temps qui permet au regard de porter loin sans jamais buter, pour le temps qui conseille aux amants de revenir sans cesse au départ, de repartir à nouveau et de tracer sans fatigue la même boucle à l’infini. Car il s’agit du même intervalle exactement, long et uniforme malgré toutes les péripéties qui décorent avec plus ou moins d’audace la vie qui s’étire et qui passe : le temps révolu du berceau et celui, encore dans les limbes, de Venise, où Irène perdra un peu la tête et où Pierre devra s’asseoir sur un banc pour cause de vertige. C’est dans le petit square coquet que sa phrase acquit l’endurance de la pierre, que cette métamorphose immédiate en fit, comme le « voilà » sonore et cuivré d’Irène, un adage, une maxime ancienne, une certitude.

Irène m’a quitté pour quelqu’un d’autre. Il le sentait dans le ventre depuis une semaine, sans jalousie, sans désir de posséder à nouveau ce qu’il avait peur d’avoir perdu. C’était même tout le contraire. Là, à Besançon, peut-être à cause de la chemisette et des cheveux courts, peut-être aussi parce que sa mère était malade et qu’il faisait son service, qu’il était à la fois l’enfant de madame Castaing avec des vêtements achetés par elle exprès pour l’été et tout autant un homme responsable qui connaît son devoir de citoyen, peut-être grâce à ce mélange Pierre se trouvait-il dans la disposition de l’amant éconduit mais preux, non seulement honnête envers celle qu’il aime, mais fidèle à l’amour qu’ils ont partagé jusqu’ici et espèrent partager longtemps encore, un amour noble pour peu qu’on en considère l’existence irréfutable sub specie aeternitatis. Il aurait donc été vaillant s’il avait fallu le défendre, non pas tant contre le nouveau prétendant qui aurait tout sali comme un salopiaud, que contre les témoins — Blanche, monsieur Kahiki, Geneviève — qui auraient voulu diminuer la valeur de cet amour par gentillesse, pour que sa peine à lui fût plus douce. Cela aurait été bien inutile. Pire que tout. Il était normal qu’Irène eût rencontré quelqu’un d’autre à Paris. C’était Paris, après tout. À Tours ou Langeais, tout aurait été différent. Elle était jeune. Et puis il faut au contraire ­— c’est une généralité ­­­— que la peine grandisse et fasse son chemin. La peine fait partie de l’amour ; les deux sont réciproques, se comprennent, tissent leur amitié sans effort.

Il laissa aller son dos contre le dossier du banc, chaud malgré le souffle frais qui l’avait conduit ici depuis la citadelle, et croisa les mains sur son ventre comme pour écouter un discours du genre édifiant : Paris dans la main droite et le chagrin d’amour dessous dans la main gauche. Besançon s’en trouva transformé. C’est une ville moyenne de garnison où les opportunités sont nombreuses, assez grande pour qu’il y ait des tentations auxquelles résister, mais quand même assez éloignée de tout pour que l’amant éconduit souffre d’une grande solitude.

Pas un seul instant Pierre ne put imaginer le visage, l’allure ou la voix de celui qui lui avait volé Irène, comme fait l’amoureux après le flagrant-délit quand il retourne dans sa tête combien l’autre, entrevu quelques minutes entre deux portes, a de charmes, et comme il a dû être facile et doux et agréable d’être séduit par lui. Pierre, plus sage en un sens, alla directement au plus abstrait. Ce n’était pas par paresse, bien qu’il y ait une indéniable facilité à se considérer la victime d’idéaux pervers ou de mauvais principes plutôt que des individus qui les incarnent. Il lui vint une idée bizarre qui le fit sourire, là, sur son banc peint de frais, en plein soleil, dans le quartier Granvelle, comme si la bonne chaleur de l’été venait de déposer ce contentement en cadeau dans ses mains jointes. Les bourgeois qui passaient pouvaient se dire que ce beau militaire goûtait un repos mérité, un repos sage et ordonné d’homme prêt à donner sa vie pour l’honneur de la France et des colonies, et que cet élan patriotique le contentait à bon droit. Pierre dessina l’avant-bras de celui auquel Irène avait, comme on dit, donné son cœur. Il fit comme on fait quand on dessine en pensée, sans brouillon ni esquisse. Le dessin, dans l’esprit, n’évolue pas dans le temps, à la différence du vrai tracé. Toutes les lignes viennent ensemble. L’œil s’habitue à des contours rapidement figés, aperçoit de suite ce qui est achevé sans travail. De même des années plus tard à Venise, à l’occasion de leurs premières promenades dans la Giudecca, lorsque Pierre observait en pensée le visage de la libraire du Globe, le sourire de Léopold, la main de son père posée sur son épaule au terme d’un mouvement lent et uniforme, sans rature ni effort.

L’avant-bras était découvert. Peut-être celui auquel il appartenait portait-il une chemisette et pensait-il lui aussi à sa mère malade les jours où il en prenait une bien repassée dans la pile. (C’était le cas de Serge.) Plutôt musclé de manière qu’Irène, loin de son amant (« de son ex » aurait été inconvenant, l’expression était faite pour les amis un peu traîtres qui parlaient en son absence de ce parjure regrettable, comme si Pierre avait disparu pour de bon, faisant remarquer que « tiens, l’ex d’Irène, avec tous ses pistons, est troufion dans le Doubs ») —, de manière qu’Irène, donc, pût être protégée par un mâle. L’avant-bras était celui d’un homme qui avait sur Pierre l’avantage de la force physique, mais à qui il restait encore la grâce féminine de l’adolescence. Et le mâle — le sourire de Pierre s’ouvrit, le soleil au-dessus du square était celui, plus chaud encore, radieux, des Marquises — le mâle lui tendait une orange. Pierre pensa à la pomme de l’Ancien Testament, et cette façon de faire lui fit soudainement peur. C’est qu’à chaque fois qu’une image se présentait­ — mais cela aurait pu aussi bien être une odeur dans la forêt où il allait courir avec Serge le matin à cinq heures trente —, à chaque fois que quelque chose l’éloignait des circonstances présentes, il fallait qu’il trouvât un mot. Pourquoi pas, d’ailleurs ? Un mot, en soi, n’a rien de méchant. Un mot trouvé comme ça, ce n’est pas si grave. Mais Pierre ne s’en contentait pas ; il fallait que le mot soit tiré d’un livre. Peut-être était-ce à cause de la libraire du Globe à laquelle il avait promis de donner des nouvelles. Le mot « pomme », de ce point de vue, était pratique par ambigüité et gagnait sur tous les tableaux. C’est un mot pour le fruitier, pour le marché du dimanche, pour les coupes dans lesquelles sont déposés d’autres fruits — poires, oranges, qui ne pourissent jamais au contact des pommes —, mais c’est aussi un mot pour la trahison. Pas n’importe laquelle. La pomme, un fruit si simple, si normand et universel, bon marché, qu’on peut croquer ou cuire, tendre en quartiers sans avoir les doigts qui collent, à la différence de l’orange qui risque toujours de couler, un fruit qu’il n’est même pas vraiment condamnable de voler dans les champs — quel gendarme viendrait vous faire la remontrance ? — la pomme, un jour, a été l’instrument du Diable. En quoi le mal est  partout, en particulier dans les choses simples à la portée de tous. Le mal n’est pas du côté du pouvoir, il n’est pas l’apanage des riches, la politique s’en moque. Il attend simplement d’être ramassé par le passant et le passant est toujours déçu, comme les habitants de Sodome qui voient les pommes se réduire en cendres dès qu’ils les cueillent.

Que faisait donc ce fournisseur de pommes à Paris ? Etait-il plus riche que les Castaing ? Faisait-il l’amour mieux que Pierre ? Avait-il découvert des choses à propos d’Irène que même ceux qui la fréquentaient depuis toujours ignoraient encore ? Pierre fit un pas de plus dans l’approfondissement  progressif du chagrin : il s’inclut dans la  catégorie de ceux qui croyaient la comprendre, contrairement à ce dont il s’était convaincu la veille en consolidant tout seul en pensée l’amour qu’ils éprouvaient à deux. C’est qu’Irène, conclut-il, ne dévoilait rien facilement, même avec lui. Sur quoi il se dit à la va-vite avant de rentrer à la caserne pour se débarasser de ces considérations négatives qui commençaient à avoir raison de lui, que cet amant imaginaire était une femme.

Rien de tel pour rendre optimiste qu’une impossibilité terre à terre. Voilà qui le ramenait à une idée plus simple : Irène était seule à Paris, découvrait la ville, ses musées, ses petits restaurants, arrangeait l’appartement de l’avenue Vélasquez et lui écrivait une très longue lettre de trente pages qu’il lirait bientôt allongé sur son lit. Voilà pourquoi elle avait disparu tout un mois : pour lui faire la surprise, pour lui dire que pas un instant, pas un seul, il n’avait été absent et que tous les jours, elle lui avait écrit. C’était simplement que le courrier à poster s’entassait sur le bureau.

 

SIX

 

 

Pierre, inquiet et pressé, fit le premier pas. Il posta les notes qu’il prenait le soir allongé dans son lit en ressassant les Marquises, Bordeaux et Paris comme une musique à trois leitmotiv. Irène répondit « Votre lettre m’a bouleversée ». Votre ? Comme elle l’avouait par la suite dans sa réponse, ce « vous » dépassait de beaucoup l’éloignement qui lui faisait, disait-elle, si mal. Le tutoiement, à distance, aurait été banal, Irène voulait le réserver au Pierre de l’avenue Vélasquez. L’autre, à Besançon, le Pierre inconnu, pouvait maintenant mesurer la valeur affective de la distance qui les séparait, de manière que ces « vous » répétés dans un mot de cinq alinéas en faisaient contre son gré un géomètre des contrariétés amoureuses. Passé l’effet de comique, les « Vous n’y pouvez rien », « Vous n’êtes pas à Besançon de votre plein gré », etc., prenaient une valeur incantatoire au point que Pierre, qui avait fini par noircir une page par jour au terme d’un mois de silence, faillit dire « Je voulais vous appeler depuis longtemps » lorsqu’Irène  décrocha le téléphone.

« C’est moi… », dit-il plus simplement, « … c’est Pierre », et ces quatre syllabes suffisaient à dire la vérité sans rien emprunter au vocabulaire amoureux qu’ils s’étaient toujours plus à mépriser. La distance s’en trouvait annulée et la surprise d’Irène, debout devant la glace de l’entrée, muette et pleine de joie, était entière. Pierre savait exactement de quelle manière son sourire s’élargissait : en poussant sur les pommettes et en découvrant les dents du haut le temps qu’elle se donnât une contenance et vérifiât comment tombait sa frange. « C’est toi », répondit-elle avec force sans hausser la voix. Elle aurait pu se casser. Pierre sentit qu’elle était au bord de l’éraillement.  Mais maintenant que le sourire était entier et qu’Irène avait calé le télephone dans le creux de son cou pour repousser les mèches rebelles derrière les oreilles comme elle faisait quand il lui fallait réfléchir, elle souriait contre son gré, sans retenue, et répéta plus fort, le souffle court, étonnée de son nouveau visage, « C’est toi ! »

Amour aux pieds légers s’amusait comme un enfant de ses allers-retours entre le Doubs et la plaine Monceau, tantôt à califourchon sur le toit de tuiles vernissées du palais Granvelle, l’instant d’après adossé à une ruine romantique du parc parisien côté Courcelles. Il s’était installé au café de la rue de la Préfecture habillé en jeune homme qui attend son rendez-vous. Pierre, qui tenait la lettre d’Irène comme une sainte relique debout dans la cabine téléphonique, avait observé son air déterminé et impatient. Il avait cru voir un homme comme lui. Cupidon, plus impatient encore, avait aussitôt fui comme on fait sans raison dans l’état passionnel. Pierre s’était dit en entendant « C’est toi ! » dans le combiné que celui qui partageait aujourd’hui son sort, était sorti précipitamment pour courir vers la jeune fille qui passait dans la rue en manquant l’entrée du café. C’était en réalité pour voler jusqu’à Paris, se glisser dans le vestibule de l’avenue Vélasquez et agiter un peu plus encore les esprits d’Irène. Cette passion plaisait à Cupidon ; l’aiguiser était chose facile. Ces deux-là n’étaient-ils pas étrangement inséparables : Pierre aux nobles armées et Irène debout dans l’entrée avec, à côté d’elle, non pas la petite Blanche un tantinet agaçante, volage, faussement assagie par les études, mais ces trente pages de Pierre, pleines de promesses, de vraie tendresse et de projets ? Le trouble, délicieux et entêtant, était de nouveau jeté. Le temps qu’il reprît la route, comparant par récréation la passion triste de Pasiphaé pour un taureau en rut à la perfection d’un amour mortel mais démesuré, Pierre et Irène s’étaient retrouvés. Irène lui dit pour finir qu’elle était tombée sur Blanche Delhumeau. « Et tu sais quoi…», lança-t-elle avec un rien d’arrogance dans la voix en s’observant avec aplomb dans le miroir, «… pas un mot sur Léopold. »

Ah ! Léopold… Il avait maintenant deux ans et madame Thomazeau, qui avait suivi depuis Bordeaux cette histoire désolante de l’amie de sa petite fille faisant un enfant avec le premier venu, avait déclaré qu’on devait le faire revenir des Marquises pour le placer chez une nourisse avant le pensionnat. Non pas qu’elle éprouvât pour lui le moindre intérêt ; pas encore. C’était plutôt qu’il fallait à tout prix contrarier Pierre. Le Jean-Yves, comme elle disait pour marquer son appartenance à la plèbe et rappeler l’insignifiance de son acte, avait pris la poudre d’escampette. Blanche était nulle, bien sûr, tout le monde le savait depuis longtemps, mais qu’on pût abandonner un enfant aux mains de la libraire du Globe, dans cet abominable fouillis, dans une telle saleté, que personne, pas même un grand-parent ne se fût proposé pour l’accueillir, que la République ne se fût pas manifestée, tout cet embrouillaminis de petites gens, relevait du scandale. Pierre ? Élever un garçon ? Elle ne l’en croyait pas capable. Pourquoi, d’ailleurs ? Pour que Blanche fasse tranquillement des études ? Il y avait de quoi rire. Et puis, Pierre ne pouvait-il donc avoir son propre fils ? Allaient-ils continuer longtemps comme ça, Irène et l’héritier Castaing, à dépenser de l’argent sans rien faire ? Était-ce un exemple à donner ? La mollesse de Castaing père sur ce sujet la contrariait, et également que Pierre n’eût pas, par exemple, un frère aîné qui pût taper du poing sur la table à la place de ce père trop doux. D’ailleurs, le petit avait un nom, Léopold Delhumeau, qui sonnait très bien. Pourquoi Pierre lui aurait-il donné le sien ? Et puis, Irène dans le rôle de mère… il y avait de quoi rire. Non… si Irène en jouait un, c’était plutôt celui de coryphée dans une mauvaise tragédie. Elle gardait le souvenir vif et douloureux des deux petits en août 1938 à la plage de Bordeaux. Ces deux-là…, comme elle disait souvent dans sa barbe.

Car c’est déjà un petit couple, en 38. Ils ont fait le voyage seuls en avion depuis Tahiti. Leurs parents les ont confiés à une hôtesse dans un salon privé de l’aéroport de Papeete et l’hôtesse les a elle-même remis aux soins d’une consœur à la première escale. Ils n’ont pas pleuré, pas plus avec la première, qui les quitte à Los Angeles, qu’avec la deuxième, qui les conduit à New York avant de passer à son tour le relais. Ils ont colorié leur album, pris leur dîner et leur petit-déjeuner sans faire tomber de miettes. Madame Thomazeau imagine qu’ils ont relevé l’accoudoir pour dormir l’un contre l’autre, qu’Irène a prêté son doudou à Pierre. Pierre, il faut dire, a l’art de tout égarer : demain le courrier important des chantiers Castaing, aujourd’hui les valises sur le quai de la gare quand il quitte Bordeaux pour Paris, ou alors, aux Marquises, la glacière pour l’après-midi en voilier ; à cet âge-là, les gommes, les crayons et le doudou. On commence dans la vie de cette manière, en répétant tout de suite les mêmes erreurs, en creusant sans attendre les défauts d’origine. Cette idée de Pierre et Irène partageant un bout de tissu trempé de bave la dégoûte depuis toujours. Et puis, elle se souvient de cet après-midi de plage aux Berges du Lac, de Pierre et Irène dégustant des quartiers d’oranges sur le paréo sans que la mère de Pierre qui s’est payé le luxe de voyager seule deux jours après eux pour son confort, n’intervienne. Àvrai dire, ils les ont dévoré comme des singes à voir le chiffon que Françoise a déposé sur la pile de linge à laver, ou plutôt comme des adolescents amoureux. Il est plus juste de dire les choses avec ces mots-là bien qu’ils n’aient que douze ans à eux deux. Il n’empêche. Ce sont des sauvages, comme la petite Blanche.

Madame Thomazeau jette ce paréo plein de taches aux ordures. Françoise s’occupera seule des enfants pendant deux jours. Elle restera enfermée dans sa chambre, recouverte d’un drap jusqu’au-dessus de la tête, les yeux rouges et gonflés. C’est que l’odeur d’Henri Thomazeau l’étouffe.

Son corps souple et bronzé parfumé par Caron s’enroule autour du sien sur la plage de la Pointe Vénus à Papeete. Henri les tient tous deux envelopés dans un paréo face à la mer, le sable noir crisse contre leurs ventres, le soleil se couche. Comme cette image est forte, ou alors cette idée, ce modèle parfait. Comment décider, depuis le temps ? Elle rejette le drap, crache sur le parquet. Son dégoût d’Irène, sa haine de Pierre sont plus forts. Ils iraient presque jusqu’à abimer l’image qu’elle garde d’Henri, son bel esprit, son élégance française, sa prestance de polytechnicien marqué par un destin tragique qui la laisse veuve à cinquante ans. Elle sent à quel point on ne l’aime pas, combien elle-même est incapable d’aimer jusqu’à sa propre fille, au point de ne pouvoir prononcer son prénom, Geneviève, qui lui rappelle à chaque fois qu’elle l’entend que c’est Henri qui l’a choisi ce soir-là sur la plage de sable noir. Comment appelleront-ils l’enfant si c’est une fille ? Geneviève. Et si c’est un garçon, si ce soir ils ont fait un garçon ? « J’aimerais tellement une fille… », dit Henri, «… je suis certain que ce sera une fille. » Elle sait depuis l’après-midi aux Berges du Lac où elle a refusé d’aller avec les deux petits que toute affection lui est impossible, que toute générosité va contre sa nature, que personne ne la regrettera, qu’on viendra à son enterrement par respect des convenances.

Pierre, calle Erizzo, se demandait si quelqu’un se réjouirait un jour de sa mort comme il s’était réjoui de celle de madame Thomazeau. Encore que ce qu’il avait partagé avec Irène à cette occasion était plutôt du soulagement. Ils avaient ressenti la main dans la main un apaisement sans tristesse. Après l’incident de la Giudecca, maintenant qu’un docteur était passé dans la matinée pour ausculter Irène et qu’elle était profondément endormie sur le canapé de madame Zaffo, il avait du mal à croire qu’ils resteraient jusqu’à la fin de l’automne. L’image de l’hiver s’estompait déjà. Il reprit le livre de Brodsky et lu au hasard, pour lui-même, en sautant les pages, pour oublier les anciens des Marquises, dans l’espoir de redonner son épaisseur aux habitudes, de prêter un peu de chair à l’aimable proposition de madame Zaffo. Risqueraient-ils de passer Noël ici ? Irène, dans son sommeil, avait l’air d’en avoir envie. Le froid immobile de la lagune leur ferait du bien et puis, Brodsky le leur rappelait, cette lumière de Venise en décembre est la plus pure des lumières d’hiver. Elle ne porte ni chaleur, ni énergie, elle les a abandonnées derrière elle et déposées quelque part dans l’univers ou sur le cumulus voisin. Ses particules n’ont qu’une ambition : trouver un objet, gros ou petit, et le rendre visible.

Pierre sortit prendre l’air un instant sur la terrasse, mais plutôt qu’aux coupoles recouvertes de zinc qui font comme des théières ou des tasses retournées, c’était aux objets domestiques de petite taille qu’il voulait penser, à ceux qui tiennent vraiment dans la main, aux choses simples et indulgentes.

Il lu ainsi jusqu’à la tombée de la nuit, en s’assoupissant de temps à autre dans son fauteuil, en se réveillant en sursaut de peur qu’Irène ne fût sortie sans prévenir, en reprenant sa lecture au hasard lorsqu’il était certain qu’elle était encore toute entière à sa longue sieste.

 

 

Toutes les villes sont belles au crépuscule, mais certaines le sont plus que d’autres. Et puis, plus loin : les jours s’assombrissent mais il fait encore jour sur les quais et sur ce gigantesque miroir liquide.Pour un peu, il serait remonté vérifier sur l’altana, bien que ce fût la fin juin, mais Irène venait de se retourner et repoussait une mèche derrière son oreille. Elle lui sourit avec cet air d’autrefois, ce repos du regard qui l’avait tant troublé à son retour de Besançon. Il revint quelques pages en arrière, aux particules de lumière qui cherchent un refuge, gros ou petit, et posa le livre à côté du Minotaure. Et cet objet peut être un petit monstre à tête de lion et corps de dauphin, disait Brodsky. « Ou bien…, ajouta Pierre à voix haute, ou bien… »

 

SEPT

 

 

Pour la première fois, Irène monta seule sur le vaporetto. J’aurais dû faire ça à vingt ans, se dit-elle en s’accoudant au bastingage pour regarder San Giorgio qui lui faisait face. C’était dangereux, comme si Baptiste Zaffo avait tenté de descendre l’escalier pour faire un tour dans la rue ; ou alors impossible, comme si la folle du Globe avait pris l’avion pour aller visiter Paris. Mais Irène voulait savoir, et pour savoir il fallait qu’elle revienne sur le quai où elle s’était sentie abandonnée et longer seule l’affreuse calle del Corder qui avait failli lui ravir Pierre deux jours plus tôt. Elle lui avait laissé un petit mot sur la table du salon dans lequel elle avait écrit « Nous reprendrons à petit monstre à tête de lion et corps de dauphin. Je suis descendue faire un tour. Tendresses. Irène ». La fatigue l’accompagnait, les éblouissements abimaient son regard, son souffle était court, mais elle quitta le bateau à l’arrêt du Zitelle d’un pas léger comme une jeune fille. Et après tout, les jeunes filles sont parfois malades, fatiguées ou convalescentes ; leur allure, du coup, est plutôt moins libre que celle d’Irène au moment où elle rejoignit le quai pour vérifier ce qui s’était passé l’avant-veille. Elle savait que Venise allait s’effacer, qu’ils n’y reviendraient plus, que ni l’argent, ni le désir, ni les habitudes n’y pouvaient rien.

Leurs corps étaient las, le moindre effort mettait leur âme à l’agonie, il serait inutile de le nier, et comme toujours en pareil cas, il fallait faire comme si. Il fallait avoir l’air de pour madame Zaffo et son mari Baptiste. Inversement, il fallait avouer à Pierre que le docteur était pessimiste, lui dire qu’il était temps de rentrer ­— que la boucle, amour, est déjà preque bouclée.

Irène s’avança doucement en direction de Sainte-Eufémie. Elle s’efforçait de ne penser qu’à une chose : retrouver le banc où il l’avait secourue, s’y asseoir à nouveau et attendre avant de prendre à son tour la calle del Corder. Attendre quoi ? Que le Temps qui avait dispersé sa vie comme le vent fait avec les cendres la laissât lutter quelques instants, lui donnât les forces de rassembler ce qu’Il avait séparé et dénaturé d’un air bonhomme. Elle longea le quai, un rien tragédienne, comme on longe un propylée, pleine de cette assurance qu’elle partageait avec Geneviève et sa grand-mère Thomazeau.

Seul le vacillement de son regard trahissait une faiblesse, une indulgence pour ses propres peines qui deviendra d’ici quelques jours un découragement, puis, juste avant la fin, une dernière espérance. Comme elle tournait dans une rue perpendiculaire au quai, elle devina la petite place au loin, ou plutôt se rappela-t-elle que la place était là, au bout de la rue, et elle l’imagina. La branche d’un arbre qui dépassait à l’angle du dernier mur indiquait un espace clos mais plus large. C’était là que son banc recevait l’ombre fraîche. Elle espérait n’avoir à en déloger personne.

Elle s’y installa comme elle l’avait prévu au lever du jour, ferma les yeux et croisa les mains sur son ventre. Ce n’est pas le charcutier de la rue des Remparts qui vint la visiter, ni le goût de l’orange, ni le paréo jaune tâché de bave et de sucre. Rien ne surgit de la beauté farouche des Marquises. Pierre, habillé en jeune homme, devait lui aussi se cacher quelque part ; peut-être bien avec Serge à l’Intendance de la caserne. Cupidon s’était sans nul doute endormi pour lui refuser cette dernière faveur, et comme elle sentait le souffle chaud de l’été vénitien caresser son visage, c’est l’automne à Bordeaux qui lui offrit sa fraîcheur au point qu’elle frissonna comme un acteur frissonne sur scène sous le coup de l’émotion qu’il doit incarner.

Elle boutonna le col de son chemisier et pensa à la rue Montbazon. Jamais ces automnes n’avaient été aussi gris. Ils daignaient s’attarder un peu et repoussaient l’hiver tant bien que mal avec de maigres journées de soleil laissées en gage, quoiqu’un peu plus difficilement chaque année. Septembre était pâle, abîmé de brumes inhabituelles, octobre étouffé par un couvercle de pluie. Suivaient alors les brusques chaleurs de novembre ; on sortait en manteau, mais il faisait doux passé midi et on pouvait plier le sien sur le bras d’un fauteuil le temps d’un café en terrasse. Le soleil, en s’isolant ainsi avec méthode, en disparaissant aussitôt monté au zénith, niait le droit de chacun de croire en une démocratie naturelle distribuant un bonheur simple en parts équitables, non seulement aux hommes, mais aux animaux, aux frondaisons et à la vigne. L’idée du soleil civilisateur était dans toutes les têtes. On avait beau se trouver face à l’Atlantique, c’est à la Méditérannée qu’on pensait en secret, avec un petit mépris honteux pour les accents pointus. On descendait même volontiers un peu plus encore vers le sud. La chaleur romaine, sèche, aérée par les vents frais, bien imitée de son ancêtre grecque : voilà à quoi on rêvait sans succès. On se levait tôt le matin, on poussait les volets sur les côtés et constatait avec dépit, pour reprendre les mots de monsieur Audibert, toujours un peu moqueur lorsqu’il revenait de Polynésie pour rendre des comptes, que le ciel était terreux. Comme il valait mieux s’y faire et prendre son mal en patience, les salles de cinémas étaient pleines en matinée ; on lisait tôt le soir allongé sur son lit, on cherchait une épaule ou une jambe qui réchauffât confortablement. Pas d’aubade ou de sérénade en plein air sous les fenêtres. Oh non. Rien que des bâtisses fermées, lisses de solitude, personne à ces hautes fenêtres petitement fleuries du quartier de la cathédrale et toujours le bourdonnement sournois du mauvais temps qui rôde.

Madame Thomazeau quittait rarement sa chambre. Le jour où elle s’éteignit sans douleur dans son lit, le plafond était bas, comme on dit dans l’aéronautique, notamment au-dessus de la rue Montbazon. Les oiseaux se faisaient rares jusque dans les parcs depuis la fin du mois d’août. C’était la pire de toutes ces années sans repos. Elle appelait Papeete ou l’Île Marchand vers midi heure locale et prenait des nouvelles du temps comme s’il s’était agi d’une personne convalescente qu’il fallait surveiller. « Comment va le climat ? » demandait-elle à monsieur Audibert, à quoi elle ajoutait pour qu’on comprît qu’elle avait encore toute sa tête : « Et la vieille folle du Globe ? Toujours là ? » Elle en riait elle-même, ce qui était inhabituel. Lorsqu’Audibert lui apprenait que sa mère avait appelé une fois de plus pour discuter de rien, Geneviève disait qu’elle allait rentrer avec lui à son prochain voyage pour la surprendre dans sa bonne humeur. Bien qu’elle se moquât de bon cœur de sa manière de faire — après tout personne ne la voyait, elle appelait du salon quand Françoise était partie faire les courses —, Madame Thomazeau était sur ce point entièrement de la Rome antique, sincèrement chagrinée du dérangement de l’ordre naturel, persuadée que ce temps épouvantable signalait un mécontentement divin. Elle en riait pour faire bonne figure. Le dérèglement météréologique dont elle s’imaginait être la première victime était différent de la colère équitable du Dieu auquel elle croyait vraiment et s’adressait personnellement à genoux chaque dimanche dans la cathédrale Saint-André. Cette pluie froide et ces nuages lourds étaient le fait des dieux domestiques de la République et de l’Empire, immortels puissants mais imparfaits, intéressés par les détails des affaires humaines. Son Dieu à elle avait une méchanceté autrement forte, bien plus difficile à comprendre. Sa cruauté était contre nature. Il avait jeté Daniel dans la fosse aux lions, exigé le sacifice d’Isaac. Sa justice était paradoxale, elle pouvait réduire le combat contre le mal à un jeu d’enfant. David — un  berger — n’avait-il pas tué Goliath sans se battre, avec une fronde et un caillou ? Comme tout citoyen romain, elle s’en remettait à la divination pour calmer la pluie, la tempête, la grisaille infinie qui salissait son Aquitaine natale. L’ordre naturel était dérangé depuis longtemps. Elle avait fait le compte exact des mois plutôt que des années qui l’avaient éloignée d’Irène de manière à obtenir un gros chiffre. Elle avait mesuré à l’aune de la tristesse, du chagrin et du dépit, la longueur de ces saisons où sa petite-fille n’était pas venue la voir. Geneviève l’avait éloignée d’elle en partant pour les Marquises lorsqu’Irène avait un an. Il y avait eu les petites vacances, puis les grandes, toutes sortes d’excuses pour ne jamais rester à Bordeaux trop longtemps. C’était pire depuis qu’Irène habitait Paris avec Pierre. Irène avait certes pris de ses nouvelles aux Noëls et aux anniversaires, mais, à l’évidence, par devoir et habitude. Elle avait promis des visites qu’elle n’avait jamais faites. Madame Thomazeau avait été la victime d’attentes déçues, et d’autant de mensonges pour se persuader qu’elle n’en avait jamais souffert. Il y avait eu tant de nuits passées à chasser les désillusions et la fausse indifférence dans l’espoir d’un réveil léger, avec toujours, au moment du petit-déjeuner, une haine froide, mécanique, qui dévorait par avance le reste de la journée… Pour éviter plus de colère venue d’en haut, il fallait tempérer la sienne, faire amende honorable, mériter pour de vrai un beau ciel bleu. Madame Thomazeau s’adonnait donc au culte domestique des pénates et à la technique divinatoire des augures. Une petite statue polynésienne en bois flotté était posée à portée de main à côté de sa lampe de chevet, comme étaient recueillies à Rome dans la chambre de l’empereur les statuettes de Troie sauvées par Énée. Elle la transportait lorsqu’elle partait passer quelques jours chez ses amies d’Angoulême ou de Bergerac, et la caressait pour s’endormir en pensant à Irène qui l’avait trompée là-bas, à Papeete, avec les vagues et les garçons, autrement dit avec le bonheur, une chose qu’elle n’avait jamais plus désirée après la mort d’Henri Thomazeau. Et puis, une fois estompée la mauvaise influence de Blanche Delhumeau qui avait fait un enfant avec n’importe qui, Irène avait trahi tout le monde en choisissant officiellement Pierre et la vie à Paris. La capitale lui déplaisait. Son mari l’y avait emmenée une seule fois contre son gré en novembre 1918 pour fêter la capitulation allemande avec ses camarades et elle n’avait pas quitté l’hôtel.

Irène se surprenait à laisser sa grand-mère prendre le dessus sur ses souvenirs de monsieur Kahiki. Le pauvre homme était tantôt à son comptoir dans la charcuterie de la rue des Remparts, tantôt serré dans son costume en lin crème ; un court instant son grand couteau à la main, celui d’après au bras de sa femme dans les rues de Papeete. C’était bien de lui qu’elle s’était souvenue la nuit de l’incident, et pourtant c’était l’automne à Bordeaux qui la faisait maintenant frissonner. Malgré la fraîcheur de saison, madame Thomazeau partait s’asseoir sur un banc et se tournait vers le nord de façon que l’occident fût à sa gauche. Si la corneille passait sur sa droite, les dieux était favorables. Cette préférence romaine pour le passage dexter de l’oiseau était d’autant plus forte que les augures s’offraient sans qu’elle eût à les solliciter. Augures oblaticia plutôt qu’imperativa, remarquait Léopold, amateur de choses latines, jamais en mal de mots savants. Au moins, à défaut d’Irène, avait-elle cet enfant à ses côtés en fin de semaine après la pension. Léopold l’aimait comme on aime une aïeule méchante avec le monde entier et indulgente avec soi ; il cultivait sa faiblesse pour la peau fripée, les petits pas comptés, les sourires fatigués. Il s’asseyait encore sur ses genoux l’année d’avant, mais en prenant garde de ne pas se laisser aller de tout son poids. Et là, un peu inquiet, en apesanteur, tenu en équilibre à la force d’une main amarrée à l’accoudoir, il jouait de l’autre avec la peau du cou et des bras qu’elle appelait, pour s’en moquer, ses « franges»,  surtout pour l’entendre rire de tout son cœur.

Lorsqu’il entra dans sa chambre le dimanche avec les sablés pour le thé, madame Thomazeau avait les yeux fermés. Elle était morte dans son sommeil à l’heure réglementaire de la sieste. Léopold toucha sa main pour vérifier qu’elle n’allait pas lui répondre et lui demanda pardon à voix haute de l’avoir laissée partir seule — il y avait bien peu, à en juger par la chaleur de sa paume. Une demi-heure, peut-être moins. Il ouvrit les rideaux, et comme personne n’allait venir avant qu’il appelât, il laissa aller ses pleurs. Il s’assit à côté du lit et lui dit exactement ce qu’il avait compté lui confier le matin même au moment du réveil : ses projets pour l’année prochaine, ses espoirs les plus profonds. Il comptait monter étudier à Paris. Ces mots si importants lorsqu’il les avait choisis dans sa chambre au pensionnat, qui offraient ce qu’il imaginait être une description fidèle des profondeurs des études de lettres, moururent à leur tour dans sa bouche. Il avait répété son discours, écarté les expressions plus compliquées qui auraient pu la fatiguer, risqué ce verbe difficile, « monter », préparé d’autres phrases qui l’excusaient en expliquant pourquoi il voulait quitter Bordeaux, comme autrefois Irène et Pierre.

 

 

Maintenant que madame Thomazeau n’était plus là pour les entendre, ces mots paraissaient bien vides. Toute sa fierté s’évanouit, la force qu’il avait puisée dans des livres trop difficiles pour son âge, l’arrogance de les avoir lus sans guide, la volonté de gagner l’argument lorsqu’il en discutait avec les adultes. Personne aujourd’hui n’était là pour les apprécier et les lui renvoyer plus radieux encore dans l’éclat d’un regard admiratif. Cette mort-là était pire que la mort physique. C’était la mort de ce qu’elle lui avait donné en partage pour oublier son mari et effacer la mauvaise influence de la sorcière du Globe, le goût du secret et de l’effort. Ce corps inerte, terrible d’abandon et de renoncement, lui faisait peur. Il se leva pour observer la rue par la fenêtre. Lorsqu’il s’assit de nouveau dans l’espoir de reprendre au début avec son bel esprit du matin, de retrouver sa confiance dans l’avenir livresque qu’il s’était tracé, et qu’il fit glisser sa main dans la sienne, il comprit que la tiédeur était artificielle, un mélange de la jeune chaleur de son corps et du froid qui montait sous les draps jusqu’à la tête pâle reposée sur l’oreiller.

Que faire, maintenant ? Se mettre aux sciences ? La trahison était bénigne. La main qu’il tenait encore dans la sienne aurait bien fait deux ou trois pressions discrètes en signe d’assentiment si elle avait pu.

Pierre… se dit-il, oncle Pierre, au moins, serait content de lui. Les maths, bien sûr… Mais les maths sont-elles vraiment une science ? Certainement pas comme la physique ou la chimie, qui enquêtent sur le monde… Quel est le sujet des mathématiques ? De quoi parlent-elles ? Il lui poserait la question. Pierre aurait quelque chose à dire, et c’est avec cet espoir en tête qu’il résolut, comme un petit homme têtu et insatiable, de lui en parler.

 

HUIT

 

 

Pierre descendit précipitamment l’escalier pour sonner chez madame Zaffo. Il entendit le bruit sec d’un battant qui claque, puis des pas hésitants glisser le long du couloir de l’entrée, une respiration, enfin, de l’autre côté de la porte.

Madame Zaffo devait l’observer par l’œil.

« Irène a disparu », dit-il d’une petite voix.

« Comment ça, disparu ? » demanda Baptiste en ouvrant. Ses pieds nus dépassaient de la robe de chambre. Elle était trop grande pour lui ; la ceinture effilochée était nouée de travers. Pierre remarqua les ecchymoses aux orteils et aux chevilles.

L’entrée, derrière Bapiste Zaffo, était dans le noir. La lumière du jour, tout au fond, faisait une tache blanche sur le dallage en petite mosaïque du salon.

La fenêtre claqua de nouveau.

« Elle est partie faire une course », expliqua-t-il comme si sa femme était sortie de l’appartement par ce chemin inattendu. « Toujours les courses… Vous voulez entrer ? » ajouta-t-il sans bouger.

Pierre fit signe que non. Le numéro de téléphone du médecin était sur l’ordonnance glissée sous le Minautore,  il pourrait se débrouiller seul avec le service d’urgence des Incurables, et puis madame Zaffo ne partait jamais longtemps.

« Elle ne part jamais longtemps », confirma Baptiste Zaffo en refaisant le nœud de sa ceinture.

Se pouvait-il qu’il eût l’air aussi perdu que Baptiste ? « Perdu » était le mot, pensa-t-il en observant la gentillesse de son sourire­. « Perdus tous les deux » ; « perdus » comme on dit des fruits gâtés. Quelle étrange pitié il éprouvait pour cet homme qu’il connaissait à peine malgré les années, une pitié méprisante mêlée à sa propre peur pour le sort d’Irène. Quelle affreuse déchéance du corps, quelle nullité que cette existence rétrécie sous les directives d’une femme affairée et sympathique. Et eux… c’est-à-dire Irène et Pierre en ce moment même : lui sur le palier, protégé par la fraîcheur des dalles et des murs épais, elle dans les rues pleines d’une clameur épuisante, cuites par le soleil. Séparés, absurdement distincts dans la ville qu’ils avaient choisie. Que resterait-il d’eux ? Un berceau, la fumée passagère de leur passion, une lettre de trente pages, Léopold. Pierre, qui ne pouvait détourner son regard des mains et des pieds de Baptiste Zaffo, tantôt violets, tantôt tout à fait noirs dans la pénombre, ne put s’empêcher de penser à ce qu’il aurait appelé l’ascension du fils de Blanche Delhumeau. Il semblait à présent qu’il attendrait debout face à Baptiste le retour de madame Zaffo. Giacomina. Baptiste l’avait appelée par son prénom. Il ne bougeait pas, un doux sourire continuait de passer sur ses lèvres, peint par le nom de sa femme, et Pierre remarqua combien ses dents étaient parfaites. Baptiste était heureux de patienter avec lui sur le palier, Pierre de confier son esprit troublé à la jeunesse de Léopold, aux anciens projets, à l’avenir d’autrefois, sans rien avoir à expliquer à l’homme qui lui faisait face.

Pierre remarqua qu’il s’aidait d’une canne avec un embout en caoutchouc qui faisait ventouse. Il s’appuya au chambranle de la porte. C’était drôle comme Baptiste acceptait ses manières faussement nonchalantes, vaguement respectueuses et envahissantes.

Aucun mot. Silence dans le couloir. Douceur d’un après-midi d’été à la faveur duquel le souvenir de Léopold sortait des limbes pour rappeler comment il avait transformé l’échec du départ en réussite, gagné sa liberté malgré les difficultés d’usage, abandonné les siens à la fièvre des antipodes, aux mesquineries bordelaises, à la répétition du même.

L’enfant avait eu droit aux Marquises. Il y était né. C’est pourquoi Pierre, qui avait pris les décisions à la place de Blanche depuis le début, avait décidé qu’il passerait les vacances avec eux l’été qui suivit le décès de madame Thomazeau, d’abord à l’Île Marchand, puis à Tahiti où il devait inspecter les chantiers avec Audibert père et fils. Les nouvelles de la libraire du Globe étaient mauvaises et Pierre voulait lui rendre une dernière visite. Léopold était à l’étroit dans la pension de Bordeaux. Il lui fallait s’épanouir, revoir la Polynésie avant de quitter l’Aquitaine l’année suivante ; il pourrait penser à madame Thomazeau s’il le voulait, mais avec la distance qui convenait et Pierre à ses côtés pour le soutenir.

Blanche décida de quitter Paris et de les rejoindre à la dernière minute. Elle atterri à Papeete avec une semaine de retard et dû attendre deux jours le bateau pour l’Île Marchand. On avait repoussé le déjeuner familial d’autant pour que Léopold y participât avec sa mère. Blanche, à qui les études supérieures et un travail dans une étude de notaire avaient donné une importance compassée, descendit la dernière de sa chambre, comme si quelque prérogative lui assurait partout des droits : à Paris, dont elle ne disait jamais rien, et jusqu’en Polynésie où on pouvait bien l’attendre une demi-heure pour passer à table.

Elle défendit au déjeuner une théorie sur les avantages de la navigation indigène dans le Pacifique, un peu attendue pour quelqu’un de sa génération, un rien militante, mais à laquelle elle s’efforça de donner une tournure poétique. Ce n’était pas simplement par esprit de contradiction ; la supériorité du savoir polynésien ne faisait aucun doute dans son esprit. L’arrogance des colonisateurs suffisait à expliquer l’ignorance dont on se satisfaisait aujourd’hui encore lorsqu’on venait de la métropole. Elle n’osa parler de bêtise, ni même de fierté, les mots auraient été trop forts et Blanche, après tout, était une invitée, mais elle insista sur cette idée d’une connaissance d’un autre genre, authentique et — il allait sans dire — plus profonde. Les Polynésiens savaient des choses que nous ne savions pas et que nous étions même contents d’ignorer, aveuglés depuis Newton par les vertus supposées de la science. Ils connaissaient la mer mieux que nous, «mieux encore que les Anglais», insista-t-elle, le mot « mer » contenant dans son esprit toute la poésie dont elle avait besoin.

« Et la houle…? » s’enquit monsieur Audibert le plus sincèrement du monde, sans lui vouloir le moindre mal. Les petites pirogues en bois devaient probablement l’affronter avec beaucoup plus de difficultés qu’un voilier traditionnel de fabrication française. « … La très grosse houle… ? » renchérit-il. Il prononça ces mots à la façon du sud-ouest, en détachant chaque syllabe et en insistant sur les emuets. Ses yeux étaient pleins d’un franc sourire. « … C’est bien pire qu’une tempête de sable en Mongolie, sur la terre ferme. »

« Mais pas du tout », répondit Blanche en reposant son verre avec précaution comme si elle avait été la seule à garder son calme, « la houle indique au contraire que la terre approche. Et ces pirogues, pour certaines, sont immenses, plus grandes encore que les grands voiliers. »

Léopold la regarda avec admiration. Pierre, assis à ses côtés, esquissa un vague sourire.

« Et quand la terre est loin ? »  reprit monsieur Audibert, puisque la houle peut très bien surprendre au grand large. Il regarda de biais sans lever les yeux pour vérifier qu’il restait dans les limites de la bienséance.

Blanche observa les convives ; comme elle avait l’attention de tous, elle  dit, la nuque bien droite, pivotant sur sa chaise à mesure que sa phrase avançait :

« De nuit, on va d’étoile en étoile, selon un chemin bien précis. De jour, c’est la façon dont les vagues frappent la coque qui sert de guide. Ça, et puis la couleur de l’eau. Plus difficile, mais tout aussi fiable… »

Blanche rayonnait, ses mots étaient obscurs pour les débutants. On lui demanda des éclaircissements. Pierre, inquiet et amusé, allongea la jambe et effleura le pied d’Irène.

« Mettons que vous soyez très loin, disons vers Hawaï, dans les eaux américaines…, lança Audibert pour lui barrer la route.

— Mais pourquoi pas… Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas relier la Nouvelle Zélande au départ de Tahiti. Combien de milles marins cela fait-il, à votre avis ? »

Un silence fit le tour de la table. Blanche précisa à l’intention de tous :

« En pirogue double à rames, d’ailleurs… vraiment… pourquoi pas…

— Elle ne ferait pas la course de Hobart, cette pirogue », remarqua monsieur Audibert pour conclure.

Hawaiki Nui, une pirogue double de fabrication locale, reliera ces deux points une vingtaine d’années plus tard. Blanche, qui aurait dû attendre longtemps encore pour avoir raison, n’avait pas l’intention de lâcher prise. Elle reprit son souffle sans rien laisser paraître de son dédain pour ces jugements dépassés, expliquant avec calme que le sable blanc et les lagons donnent aux nuages une nuance de vert par réverbération, une couleur d’espoir qui indique aux navigateurs que la terre est proche. Ce furent ses mots, « couleur d’espoir ».

Avait-on oublié ces signes de la nature ? C’était là que Blanche voulait en venir. L’oubli. Et puis l’immensité de l’eau ne lui faisait pas peur. Bien au contraire. Cette infinité était rassurante, elle reliait entre elles des terres lointaines. Le bateau, non pas l’avion, attestait de cette continuité. Irène, bien sûr, lui avait transmis ce sentiment d’une dépendance des continents, assurée plutôt que défaite par l’océan, un sentiment qu’on pouvait acquérir par la nage, ou en se laissant tomber du bateau conduit par Pierre, et même en restant tout près des côtes. Blanche en avait eu l’intuition toute petite en plongeant avec son amie dans les vagues bleu foncé des Marquises. Il y avait eu l’incident au large de la pointe Vénus quand Pierre avait perdu le contrôle du voilier et qu’ils avaient failli dériver vers le large, mais ils en avaient ri dès le lendemain. Beaucoup plus tard, Irène avait connu l’eau de Venise, et ce nouvel apprentissage, charnel et conjugal, avait confirmé l’impression première. Elle avait traversé une lagune boueuse et terrestre pour remonter au-delà de Torcello et de Saint-François-du-Désert. L’eau, à Venise, n’était d’or qu’en surface et encore l’était-elle surtout dans le bassin de Saint-Marc ou autour du cimetière Saint-Michel les jours de grand soleil. La terre ferme des îles n’est jamais loin —  Irène et Blanche se l’étaient dit de nombreuses fois en nageant droit devant elles, sous la surveillance de Geneviève ou de Françoise, toujours un peu plus loin qu’il était permis, ou encore, adolescentes, sous les semonces de Pierre lorsqu’elles se laissaient tomber du beaupré comme des godiches. À Venise, la terre était tout aussi proche, pour ainsi dire tactile, tout près de la surface de l’eau qui lui faisait comme un épiderme liquide à peine transparent. Irène s’était fait cette remarque le premier hiver en osant comparer la lagune au Pacifique ; c’était curieux comme la terre et l’eau se touchaient, comme elles n’étaient qu’un seul élément, sableux et sans trop d’éclat, ou au contraire fluide et lumineux, suivant la proportion de vase choisie par la marée, les courants, les dieux antiques. La toute dernière fois qu’ils se rendraient à Venise, Irène et Pierre repousseraient d’un petit geste de la main de minuscules cailloux dans l’eau noire, assis côte à côte au bord d’un canal inconnu de la Giudecca, les pieds dans le vide, pour le seul plaisir d’entendre floc et d’imiter avec une sincérité d’enfants le clapotis immémorial de la mer.

Maintenant que Blanche était revenue passer l’été, l’idée de partir en brasse ou en pirogue en se laissant guider par la nature était de nouveau possible. Elle imagina monsieur Audibert aux prises avec un catamaran dans le détroit de Bass. L’exemple qu’il avait choisi était particulièrement fâcheux. La course Sydney-Hobart lui convenait bien mal. Le père Audibert avait l’air satisfait d’un petit notable. Son cou faisait un grand nombre de plis lorsqu’il se penchait au-dessus de son assiette.

Irène demanda à Pierre de resservir du vin et Blanche l’observa. C’était drôle de voir comme Pierre était obéissant. Il aurait dû reprendre les affaires familiales depuis Bordeaux ou Papeete ; ici ou là c’était égal, la décision ne lui appartenait pas. Il s’en occupait très vaguement et à distance, laissant par indifférence Audibert agir selon ses  calculs. L’autorité venait d’ailleurs. Il suffisait maintenant qu’Irène lui demandât de s’occuper des invités pour qu’il quittât son siège, fît le tour de la table et proposât du vin à chacun, Audibert compris, un cru classé choisi par Irène pour accompagner le bar cuisiné par Françoise.

Et Blanche ? Qu’aurait-elle pu exiger de lui qui aurait surpris Irène ou, mieux, qui l’aurait choquée ? Quelque chose qui ne serait venu à l’esprit de personne, de bien plus révoltant que les baisers de la rue de Mogador ? Pierre passa derrière elle et remplit son verre. Elle sentit son torse tout près de son épaule découverte, l’odeur de fougère de son eau de toilette. Une légère nausée remonta au bord de ses lèvres. C’était donc ce corps qu’Irène aimait depuis toujours, maintenant si près du sien, le corps encore jeune et souple auquel Irène s’était habituée, dont elle avait connu toutes les transformations sans jamais fléchir ni risquer l’ennui. Sans jamais douter, avec une assurance qui, décidément, ne lui faisait pas honneur. Blanche aurait voulu lui faire mal, pincer méchamment l’intérieur de sa cuisse à travers le tissu de son pantalon usé, repassé en vitesse. Chaque geste de Pierre indiquait qu’il était prêt à servir une deuxième fois : sa manière de faire pivoter la bouteille pour éviter qu’une goutte tachât la nappe, la lenteur de ses pas et le sourire qui vint s’immobiliser sur elle avec insistance, comme si Blanche avait eu droit à plus d’égards que les autres. Elle répondit à son regard par un clin d’œil plein d’amertume. Pierre aurait pu croire à un battement de cils, Irène à une complicité jusqu’ici inconnue. Seule la confiance qu’elle accordait à Blanche depuis toujours l’en empêchait. Blanche était à la fois volubile et naïve ; cette excuse lui suffisait. Pierre souffla dans son oreille à l’insu de tous « Il est plutôt lourd, non… ? Le fils est pire encore. » Blanche n’apprécia pas cette manière facile de lui forcer la main. Elle n’offrit aucune réponse.

« Est-ce qu’ils font quand même des calculs ? » demanda tout à coup Léopold.

Il avait parlé fort, ne s’était adressé à personne en particulier.

Des calculs ? Monsieur Audibert, qui n’aimait pas l’Angleterre et n’avait aucun avis à partager sur l’Australie où Blanche l’avait envoyé, pouvait être satisfait. Le sort des anciennes colonies anglaises ne faisait pas partie de ses domaines de compétence. C’était l’une des raisons pour lesquelles la traversée du Hawaiki Nui le laisserait un jour impassible, alors même que l’exploit, juridiquement parlant, était français.

Il avait tout compris, le petit Léopold. Les calculs : voilà qui mettait un terme aux sornettes de Blanche Delhumeau. C’était cela qui plaisait tant au comptable Audibert : la vérité simple et directe, l’utile.

« Parce qu’on doit calculer les coordonnées pour trouver sa route, continua Léopold, et donc un angle, exprimé en degrés. Il faut de la trigonométrie. C’est sûrement pas au Globe qu’on trouverait quelque chose là-dessus. »

Avait-il été trop loin ? Il ajouta par fierté : « Je l’ai lu dans le précis de navigation de monsieur Jerôme. »

Rien n’aurait pu satisfaire autant monsieur Audibert qu’une sortie sur l’utilité des mathématiques. Quelqu’un, enfin, croyait aux boussoles et aux sextants. C’était bien assez pour disposer de la culture indigène.

« Mais pas du tout…», dit Blanche sans regarder son fils.

Léopold observait Pierre par en-dessous. Son ami Pierre, qui s’asseyait toujours à table à côté de lui, pouvait certainement donner l’explication attendue. Pierre, qui venait tout juste de reprendre sa place, lâcha le pied d’Irène et passa une main sur les épaules de Léopold.

« Je crois justement qu’Irène et Pierre voulaient emmener Blanche en Australie »,  fit remarquer Geneviève qui, par précaution, n’avait rien écouté.

Léopold la regarda droit dans les yeux. Il avait posé ses mains sur ses couverts et attendait.

« Mais qu’est-ce que tu as Léopold… ? demanda Geneviève à voix basse, Pierre… Pierre, mais regarde… ajouta-t-elle presque en criant, il est tellement pâle. Ce n’est pas une arête au moins ? Est-ce que Françoise aurait… ? Ce n’est pas possible… Pierre…! »

NEUF

Pierre referma doucement la porte derrière lui. Les volets intérieurs avaient été tirés et une légère odeur d’eucalyptus flottait dans la chambre. Irène avait déposé un broc d’eau par terre à côté du lit et un bouquet de feuilles à brûler sur une petite assiette.

« On est à court de citrons, dit Léopold, Irène a mis de la menthe dans l’eau pour faire frais. »

Léopold n’avait pas bougé. Il avait repoussé la couverture de coton par terre et tiré le drap au-dessus de sa tête. Pierre débarassa un fauteuil encombré de vêtements jetés pêle-même et s’assit face à lui, près de la fenêtre.

« Justement… T’as pas trop chaud là-dessous ?

— Je fais du vent de temps en temps, repondit Léopold avec une petite voix en soulevant le drap.

— Ah… du vent dans la voilure… bonne idée. »

La chambre de Léopold était encombrée, non seulement d’objets déplacés dans la maison au gré de son humeur, mais de ceux dont il s’était emparés sans autorisation et dont il ne se serait séparé pour rien au monde : boussoles, compas, cartes marines, et une grosse mappemonde en bois dont le papier jauni rebiquait à l’équateur là où la colle avait lâché. Pierre reconnut les livres de son grand-père posés sur le bureau, une carapace de tortue, intacte et vernissée, qui avait autrefois décoré le vestibule.

« Alors, tu crois qu’Audibert pense vraiment tout ce qu’il dit ? » demanda-t-il.

— Z’ai soif », répondit Léopold en zozotant.

Il écarta le drap et s’assit au bord du lit pour se servir. Ses jambes avaient une blancheur laiteuse. Elles étaient minces, beaucoup trop pour son âge, avec des cuisses aussi faibles que les mollets. Son poignet tremblait et Pierre remarqua une tache fraîche sur le drap.

« Tu saignes ? »

Léopold haussa les épaules. Pierre entrouvrit les volets et s’approcha du lit.

« Qu’est-ce que tu as fait ? »

Léopold détourna la tête. Ses pieds, aussi, avaient un air misérable, avec leur gros orteil tourné en dedans et leurs ongles coupés ras.

« T’es pas un peu fou ? »

Pierre tenait sa tête par le menton comme il aurait tenu une porcelaine à la lumière du jour. Les yeux clairs fixaient le vide, ou peut-être la ligne d’horizon, quelque chose d’inconnu bien au-delà de la chambre et des basses collines vert foncé de l’Île Marchand que Léopold avait toujours en tête à la pension de Bordeaux.

« Qu’est-ce que je vais faire de toi, Léopold ? »

Pierre tira le drap vers lui. Il fit un tampon lâche autour de son index avec l’un des angles et tapota les lèvres ­­— doucement, bien qu’il y eût quand même quelque chose de comminatoire dans la rapidité avec laquelle il s’était emparé de la situation.

« Ouvre la bouche… »

Il passa un doigt à l’intérieur pour nettoyer le palais.

« Bois. »

C’était difficile à soutenir, cette indifférence au bonheur, cette absence de regard, le bleu mort de l’iris pourtant pur comme le joli vert vif des yeux d’Irène.

« Crache. »

Léopold posa un pied sur l’autre, la plante fine et rougie aux bords caressant le dessus du pied voisin.

« Crache. »

L’eau du broc devint rose ; de petits lambeaux de chair flottaient à la surface, minces comme des têtards.

« Tu sais ce qu’on fait aux gens qui se mordent comme ça ?

— J’le fais pas en dormant, dit Léopold.

— On leur met un appareil dans la bouche. Ils mangent de la purée, comme les vieux. Ils ont une brosse à dents spéciale… et puis merde ! »

Léopold baissa la tête.

« Regarde-moi bien. Je ne dirai rien à personne cette fois-ci. Tu vas rentrer avec moi ce soir à Papeete. Je vais prendre rendez-vous pour après-demain chez le docteur. Je te prends trois semaines à la maison. Et puis arrête de hausser les épaules comme ça. »

Léopold avala son verre d’eau, la bouche tordue et les yeux pleins d’humeur. Pierre avait observé cette bouche tellement de fois sur d’autres visages : celui d’Irène, celui de Geneviève, remontée aux commissures, les lèvres inférieures et supérieures également saillantes, charnues mais sans rougeur ni humidité, comme si Blanche et Jean-Yves n’avaient été pour rien dans cette affaire.

« Je te laisse faire ton sac. Je serai prêt à cinq heures. On prendra le bateau du soir. N’oublie pas de venir dire au revoir à tout le monde. »

Léopold courut en tous sens de haut en bas pour faire ses adieux, avec un biscuit de goûter dans la bouche qui l’empêchait de dire toutes les gentillesses auxquelles il pensait. C’est qu’il avait tellement faim, et puis le trajet avec Pierre serait long. La route du port n’était pas facile, ils devaient être au bateau à sept heures. Le biscuit faisait une pâte épaisse, Léopold passait sans cesse une main devant son visage pour empêcher les miettes de tomber. Il n’embrassa personne, fit tout si vite qu’on n’y vit que du feu. Il repassa dans sa chambre prendre ses affaires et sortit directement par la porte-fenêtre. Elle donnait sur les bougainvillées ; il décapita quelques fleurs d’un coup net, recrachant le gâteau au passage dans la terre fraîchement arrosée. Pierre le disputa pour cette inconséquence et ils roulèrent en silence dans la vieille jeep jusqu’à l’embarcadère.

 

Irène avait été fière de la manière dont Pierre avait pris le parti de Léopold. Un voyage à trois en Mongolie avait été projeté pour tenter de raccommoder Pierre et Blanche avant la fin du déjeuner. La réconciliation n’avait jamais eu lieu. Pour un peu, Pierre aurait décrit la situation à Baptiste Zaffo. Il aurait dit qu’on avait fini par escamoter Blanche au fin fond de l’Asie comme on fait d’un lapin sur une scène de théâtre, par prestidigitation. La fraîcheur du couloir était aussi terrible, à sa manière, que la sécheresse mongole ; Pierre commençait à en ressentir les effets. Son cou se raidissait ; il aurait bien avoué à monsieur Zaffo qu’il préférait attendre Giacomina là-haut, mais n’osait, par faiblesse. Et d’où venait cette faiblesse sinon du corps — traître et inconséquent, ami l’instant d’avant, dépouille parjure l’instant d’après ? Il aurait pu se consoler en disant à Baptiste comment il avait raconté à Léopold l’histoire du Minautore dans la jeep. Ils n’étaient pas passés à la librairie du Globe. Ils avaient tout abandonné et il avait fallu trouver une histoire pour tuer le temps. Celle-là lui était venue à l’esprit. Il s’en était moqué, avait avoué son amour des chats et des oiseaux, ennemis jurés dans l’ordre de la nature, ni plus ni moins que Pasiphae et le taureau. Et si les rapports sexuels entre deux espèces distinctes que tout oppose permet finalement la reproduction alors qu’elle enfreint les lois de la biologie, quelles raisons avons-nous, hein, Léopold, de croire dur comme fer que nous sommes mieux que le reste ? Nul doute que Pasiphae s’est offerte à son taureau avec tendresse. Elle aimait sa bête, pas seulement d’un amour charnel, mais d’un amour de l’âme qui faisait honneur à sa race. À quel être de quelle espèce le Minautore aurait-il pu s’accoupler à son tour, et à quoi aurait pu ressembler ses petits ? Pierre racontait n’importe quoi à voix haute pour ne pas s’endormir au volant. Les lumières du port scintillaient au loin. Il réveilla Léopold en tapotant son épaule. « Nous avons un contrat tous les deux, dit-il, pour ces vingt jours. »

Il s’était senti délivré des Marquises, et même d’Irène. La culpabilité était venue plus tard. Dans la pénombre du palier, debout devant Baptiste qui s’était endormi les yeux ouverts, il s’en voulait de nouveau d’avoir abandonné Irène aux griffes de Blanche au terme du déjeuner. Irène avait peu compté le temps de cette escapade avec Léopold. Il s’était consacré à lui. L’enfant passait des heures enfermé dans sa chambre à ronger sa chair. Non seulement la rongeait-il, mais l’instrument même de la mastication était-il abimé par le va-et-vient saccadé des mâchoires, dents du haut contre dents du bas.

La main de Léopold s’était réfugiée dans la sienne, petite et craintive, pour la descente du bateau. La lune avait la forme d’un gros melon éclairé de l’intérieur. Les traits de Léopold étaient tirés, la honte de la faute gâtait son regard d’enfant précoce. Le port de Papeete, devant eux, avait une teinte blafarde, on l’aurait dit blanchi par une ombre immense.

La voiture glissa contre le rebord du trottoir et les pneus firent un bruit de serpent qui siffle.

« J’ai peur », dit Léopold.

« J’en fais mon affaire », répondit Pierre en le poussant dans le taxi.

Léopold n’avait pas dit non. La résistance n’était plus de son ressort. Sa journée commençait à six heures par un bain de bouche cicatrisant et une course de trois kilomètres en petites foulées le long de la plage. Pierre le laissait le dépasser, revenait à l’attaque dans le dernier tournant avant le cimetière royal et s’appuyait lourdement sur son épaule lorsqu’ils arrivaient au terme de leur effort, le bras tendu, la tête pendante, les genoux fléchis, le souffle court. Ils s’installaient en terrasse et Léopold dévorait des croissants au beurre et un ananas entier. Pierre lui avait acheté des vêtements pour l’éternel été du Pacifique. Ces pantalons de lin et de coton étaient faits pour un certain climat et il n’était pas venu à l’esprit de Léopold qu’ils ne seraient d’aucune utilité à Paris, sinon peut-être au mois d’août. Il se laissait vivre pour la première fois depuis longtemps. Cette nonchalance redonnait une sensualité à sa bouche, elle imprimait à ses épaules un mouvement de balancier lorsqu’il marchait tout seul le long de l’avenue du Prince Hinoi ou dans les petites rues du Quartier du Commerce. Elle faisait sourire ; les têtes se retournaient. Il passait la langue contre ses joues neuves et cicatrisées, et esquissait un mouvement des lèvres lorsqu’une fille lui souriait, comme si elles s’animaient d’elles-mêmes sans qu’il en fût conscient. Après la douche et le petit-déjeuner, il s’installait dans le bureau de Pierre et travaillait en prévision du baccalauréat qui arrivait dans l’année : la littérature française, l’histoire, la géographie, le grec ancien. L’après-midi était consacré aux sciences. Lorsqu’ils revenaient du tennis en fin de journée, la tête lui tournait. Il n’aurait su dire ce qu’il avait le mieux  aimé : l’étude de la nature, celle des lettres, le jeu à deux, la course du matin ou la petite sieste au milieu avant les maths. Comme la flânerie du soir prenait le dessus et qu’il accompagnait Pierre au club pour un café ou un alcool (un décaféiné et une simple lampée pour Léopold), tout se mélangeait délicieusement, la journée toute entière devenant, à l’heure où la nuit était tombée et l’horizon bleu foncé, une seule matière souple et chatoyante qu’on pouvait tirer vers le haut, le bas ou les côtés sans jamais rien déformer.

Léopold était plein de promesses et puis, ce qui séduisait Pierre, c’est qu’il avait le goût des Grecs pour la métaphysique. De son vivant, à Bordeaux, madame Thomazeau lisait dans le foie de poulet avec l’aide de Françoise. Léopold jugeait la chose non pas tant ridicule ou inconvenante que rétrograde. L’esprit humain méritait des occupations moins infantiles, plus spéculatives, auxquelles Pierre l’initiait maintenant avant la classe de terminale. Si on s’inquiétait tant de l’avenir au point de chercher à le connaître par avance comme faisait madame Thomazeau, mieux valait se demander si le temps avançait selon une trajectoire rectiligne ou circulaire, s’il était une succession infinie de moments sans cesse rejetés dans le passé ou bien si, en un point donné, on ne commençait pas à soupçonner la naissance d’une courbe indiquant qu’on retournait peu à peu au point de départ en la suivant.

Pierre sentait la fatigue l’étreindre. La veilleuse de la minuterie brillait sur le mur du couloir comme une petite étoile perdue. Tout à coup, la montée d’escalier s’illumina. Des voix s’élevaient depuis le rez-de-chaussée. Pierre avait pensé à tout : analyse, géométrie, philosophie, théâtre. L’erreur aurait été de définir chaque objet d’étude de manière rigoureuse et de commencer par en exposer les attentes. La précision exigeait la maîtrise de notions complexes. Être simple, être clair, avaient un prix. Fallait-il plutôt commencer par des considérations intuitives mais faciles à saisir, le genre de charabia dont l’élève comprendra plus tard qu’il jouait à son insu le rôle ingrat quoiqu’utile de chausse-pied ? Si Pierre considérait ses propres études et la manière dont son père l’avait aidé au moment des examens, il n’y trouvait que du désordre. Un fouillis utile, mais un fouillis quand même. Ah… cette paresse proverbiale de Pierre Castaing ! Dans l’avion qui les avait ramenés à Paris à la fin de l’été, Léopold s’était endormi contre lui. Irène s’était assoupie sur l’autre épaule. Ils volaient au-dessus de Zurich. Une petite tache de bave, ovale et bordée de bulles, imprégnait le tissu de sa chemise. Elle commençait à s’étaler et à prendre la forme accidentée d’un lac de montagne. Il les avait regardés l’un après l’autre, pareillement abandonnés au sommeil.

Irène lui parlait, maintenant. Enfin, pas tout à fait. Pas vraiment. C’était à madame Zaffo qu’elle s’adressait plutôt qu’à lui et sa voix n’avait plus la même clarté. Elles montaient l’escalier ensemble. Baptiste semblait ne rien entendre. Heureusement que Léopold n’était pas là pour les voir. Qu’aurait-il dit ? Se serait-il moqué ? Il avait eu bien des jeunes filles à séduire dans les rues de Papette, sans avoir l’air d’y toucher. Il avait dû griffoner des numéros de téléphone sur un bout de papier, plié en quatre au fond de la poche arrière de son pantalon neuf. L’idée qu’on pût s’escrimer à différencier les axiomes d’apartenance, d’ordre, de congruence et de continuité et distinguer deux postulats des parallèles… Mon Dieu, cette idée ancienne mais ô combien moderne du rangement des propositions fondamentales de la géométrie touchant aux droites, au points et aux plans, allait le rebuter. Pierre s’était dit dans l’avion qu’il avait forcé la dose. Cette ravissante tête aux boucles auburn, cette bouche rouge vif… Peut-être lui fallait-il tout autre chose. La meilleure méthode consistait peut-être à s’en tenir à la manière empirique de résoudre un problème. Trouver un argument, éviter l’érudition à tout prix, voilà surtout ce à quoi il voulait conduire son élève. Être inventif, Léopold. Être nouveau. S’élever par l’inattendu. Cultiver, toujours, le goût du risque. Les filles auxquelles il s’intéresserait au lycée avaient déjà, dans l’esprit de Pierre, une sorte de fibre littéraire un peu faiblarde ; elles ne manqueraient pas de lui reprocher le côté potache de la rigueur qu’il lui avait inculquée avec la plus grande patience. Il fallait vaincre et leur donner tort.

Irène arriva la première sur le palier et lui sourit. Elle dit quelque chose qui semblait doux et gai, mais Pierre avait du mal à comprendre le sens de ses mots. Le sourire d’Irène était celui, démultiplié et espiègle, des jeunes filles de Papeete. Leurs lèvres s’avançaient vers Léopold, s’entrouvraient sans timidité, faisaient des propositions insensées. Léopold avait failli tout laisser tomber, c’était cela qui lui avait fait peur, de même maintenant cette vivacité si peu naturelle d’Irène debout à côté de madame Zaffo. Bien qu’il sût que Léopold avait gagné, que le don de l’intelligence l’avait sauvé et qu’Irène revenait sans encombre de sa promenade, Pierre ne trouvait pas le repos. Il aurait voulu tout penser par lui-même, acquérir le savoir en observant son âme. Il oublia l’austère Zurich et murmura l’ancien adage socratique gravé au fronton du temple d’Apollon à Delphes : « connais toi toi-même ». Irène l’observait à présent d’un air inquiet ; madame Zaffo reconduisait Baptiste dans sa chambre.

Des années plus tard, lorsqu’il aurait atteint l’âge adulte et souffert d’un chagrin d’amour, Léopold opposerait à ces mots un veritas odium parit romain, préférant comme tous les malheureux Térence à Socrate. Plein d’une amertume contre laquelle l’optimisme de Pierre semblait impuissante, il répéterait jusqu’à la nausée, pour tuer la ferveur de ses jeunes années, « la vérité engendre la haine ».

DIX

 

Irène se réveilla la première. Pierre s’était endormi dans son fauteuil, le livre ouvert retourné sur les genoux. Elle passa devant lui sur la pointe des pieds et sortit respirer l’air tiède sur l’altana. On y voyait le quai de la Giudecca sur presque toute sa longueur : les bateaux gris métallique des gardes-côtes, à l’allure militaire mais de la taille des jouets, la maison dite «aux trois yeux» à cause des trois grosses fenêtres néo-gothiques du premier étage, l’ancien hôpital du Zitelle avec sa coupelle en zinc et, enfin, la majestueuse église du Rédempteur. Le regard ne poussait pas jusqu’à Sainte-Eufémie. Les bâtiments de la douane de mer, la basilique de la Salute à l’entrée du Grand Canal, à vrai dire le Dorsoduro tout entier, s’interposaient pour les cacher.

Monsieur Kahiki et les grossièretés que Blanche avait pris plaisir à rapporter le jour de son mariage pour se moquer de lui, trop gros et apprêté dans le costume ceintré de Castaing père, étaient flous et lointains. Ses pensées se tournèrent vers Léopold et son visage d’adulte volontaire, vers les lettres qu’il envoyait depuis Paris lorsqu’ils partaient pour Venise et celles qu’il écrivait de Bordeaux lorsqu’ils revenaient à Paris. Toujours, Léopold, en voyageur fidèle et incorrigible qui croise les siens au gré des arrivées et des départs, donnait des nouvelles. Ses études, ses amours, son travail, le souvenir de sa mère, de nouveaux projets — rien n’y manquait. Sa bouche était belle à présent, pleine comme celle de Blanche, avec une ombre mauve sur la lèvre inférieure qui semblait faire la moue toute seule. Ces lettres que Pierre lui lisait en entier pour ne rien lui cacher eurent raison du charcutier de la rue des Remparts. Quelle importance, se dit-elle, ce sont les mots de Léopold qui comptent, et elle n’y pensa plus.

Ils ne resteraient pas. Irène le savait. La tête lui tournait ; elle frissonna malgré la brise presque chaude et se dit qu’ils devaient appeler Léopold pour le prévenir qu’ils rentreraient plus tôt que prévu et qu’ils auraient aimé descendre le voir à Bordeaux. Pierre serait déçu. Elle aurait voulu ne pas lui faire de peine, mais ses jambes n’étaient plus assez sûres. Ils étaient tous les deux sans souffle, même au grand air, même avec la belle étendue de la lagune vers laquelle elle se tourna pour guider son espoir. Elle s’assit comme trois jours plus tôt sur le banc et ressentit aussitôt le besoin de s’allonger de tout son long sur le plancher de la terrasse. Elle s’amusa à écarter les bras et à les ramener contre son corps, puis à dessiner les heures et les minutes de la journée qui venait de passer. Lever midi. Déjeuner d’encornets préparés par Pierre avec une polenta blanche. Sieste vers deux heures et demi. Lecture de quelques passages choisis de l’Acqua alta de Joseph Brodsky à trois heures dans le salon. Trois heures pile était une position facile à tenir : le bras gauche à angle droit avec le torse, le droit projeté au-dessus de la tête, comme si on allait chercher quelque chose par terre derrière soi. Après quoi une deuxième sieste. Et maintenant ? C’est ridicule, réfléchit Irène qui avait oublié son mal de tête. Je ne me poserais pas la question si Pierre était réveillé. Elle pensa l’appeler depuis l’altana, mais préféra le laisser dormir. Et si jamais Pierre devait sortir d’un long sommeil au milieu de la nuit parce qu’il s’était assoupi tout l’après-midi, ils iraient faire un tour dans le quartier en remontant au hasard en direction de Saint-François-de-la-Vigne ; ou alors flâneraient-ils le long du quai vers les Giardini.

Ils pouvaient aussi bien rester à la maison à ne rien faire du tout. « J’en ferai mon affaire… » Elle murmura ces mots-là les lèvres presque closes, et ressentit aussitôt une piqûre, une contrariété dont l’origine était à chercher dans l’échec du projet vénitien. On soupçonnait pourquoi il devait tourner court comme on devine la cause de la brûlure dans les filaments des méduses ou les petits poils des feuilles d’ortie, à distance, en examinant sans toucher. Ils étaient libres, ils avaient conquis et leur regard pouvait porter loin devant sans jamais buter contre l’horizon pour peu que tel fût leur désir, mais sans qu’ils pussent à présent prendre leur doux plaisir d’enfants gâtés. C’était bien ainsi qu’Irène comprenait l’intimité qu’ils avaient patiemment acquise avec les choses du monde, à coups d’exploits éphémères contre sa mère, contre Blanche, contre les conventions qui exigeaient un mariage, des enfants et, bien sûr, un travail, « une activité » comme avait suggéré Blanche au dernier déjeuner des Marquises pour humilier Pierre dont l’eau de toilette l’avait écœurée.

 Ils avaient eu raison, bien sûr, puisque telle avait été leur insouciance, mais ils avaient certainement commis une erreur en revenant une fois encore chez madame Zaffo. Lorsque Pierre lui avait interdit l’autre nuit de se pencher pour effleurer l’eau froide, d’un petit sourire du coin des lèvres, et qu’elle s’était empêchée d’aller plus loin, de fléchir la nuque et le torse en signe d’approbation sans rien dévoiler de la façon dont il l’avait convaincue, elle aurait dû y voir un avertissement plutôt qu’une remontrance bienveillante. Pierre lui avait fait part d’un présage. C’était presque comme autrefois dans l’eau du bain lorsqu’il rinçait sa main potelée d’enfant sous le robinet pour lui éviter le savon dans la bouche, ou à la proue du voilier au-dessus des remous du Pacifique lorsqu’il lui demandait d’attendre avant de plonger pour la regarder encore et encore, debout contre le mat, fière, musclée, et impatiente. Presque comme au temps de ses petites mains rondes et malhabiles, au temps de sa peau brune de jeune fille de seize ans, de ses yeux grand ouverts sous le soleil et de ses longues jambes fuselées et insolentes. Presque comme avant, mais sans l’espoir de moments semblables.

Ils s’étaient trompés. Ils auraient dû descendre à Bordeaux. Irène, qui ne savait depuis la veille quel parti prendre, se rendit à l’évidence. Sa démangeaison n’était qu’un désir irrépressible de reculer les limites, de gommer le voile qui se tendait à l’horizon, encore translucide mais toujours plus opaque à mesure de l’avancée des heures, un désir de l’effacer d’un geste dont elle savait que Pierre, un étage plus bas, aurait voulu qu’il fût partagé. Ce geste lui parut tout à coup impossible et pourtant Pierre, son Pierre, du fond de son sommeil funèbre, avait raison. Ils devaient refuser l’offre de madame Zaffo.

Que feraient-ils, une fois revenus en France ? Rien de plus que ce qu’ils avaient fait de retour de Mongolie. Pourquoi cette drôle de pensée, tombée à l’improviste sur Irène qui rêvassait, allongée à même le bois tiède et inconfortable ? C’était Léopold, bien sûr, qui la lui offrait depuis quelque promontoire nuageux, à la manière d’un jeune dieu fantasque et irréfléchi, un génie des vapeurs et des toitures qui tire des flèches, Léopold qui demeurait ainsi tout entier dans son souvenir de Blanche. C’était cela, aussi, qui piquait à la manière des orties. Elle aurait voulu qu’il fût né dans un chou, sans désir ni erreur de jeunesse. Ils iraient donc le voir à Bordeaux et il n’y aurait pas de fois prochaine. Elle n’aurait pas le loisir de regretter que cette fois-là soit la dernière, contrairement à l’authentique dernière fois où elle avait vu Blanche prise dans la tempête, la tête penchée pour se protéger du sable. N’avait-elle pas si souvent pensé à cette bouche pleine de poussière et à ces yeux fermés par le vent ? Tantôt le jour, tantôt la nuit, en pliant une nappe, en montant dans un train, en faisant ses lèvres. Quandelle avait cru pouvoir dire à Pierre la vérité sur la rue de Mogador le jour de l’enterrement de Geneviève, et même, plus souvent qu’elle ne l’aurait voulu, quand Pierre revenait du cinéma ou du théâtre où il avait emmené son Léopold « voir un classique ».

C’est Pierre qui avait suggéré la Mongolie à trois, pour faire plaisir à Irène, pour contrarier cette habitude de tout faire à deux comme si le monde extérieur n’existait pas. Il avait inscrit Léopold au lycée Henri IV sans demander l’avis de personne, obtenu une chambre pour un mois à l’internat le temps du voyage, et tout avait très mal tourné à l’occasion d’une marche guidée de cinq jours dans le désert.

Blanche… Mon Dieu… Blanche avait soulevé son voile de coton en le gardant tendu à quelques centimètres à peine de ses lèvres pour qu’on entendît enfin ses mots, et un mélange épais de sable et de poussière chaude avait rempli sa bouche. Voilà ce qui s’était passé, se remémora Irène en croisant les mains sur son ventre. Elle n’avait rien vu mais elle savait par déduction, par recoupement d’hypothèses. Une épaisse cendre brune et châtaigne avait recouvert le visage de Blanche. Elle avait essayé de tout recracher en faisant de son mieux pour baisser la tête, en rentrant les épaules, le menton collé contre le tissu de sa chemise.

Mais non… rien à faire, les grains se glissaient à chaque fois qu’elle tentait de saliver ou de reprendre son souffle. Ils entrèrent dans ses narines, firent une pâte épaisse sur ses gencives, coulèrent au fond du palais. Le bord de ses paupières en était plein. Les grains roulaient contre ses yeux comme des petits silex. Daïna, le guide, ne l’entendit pas crier. Il conduisit ses invités à l’intérieur de la yourte, la tête penchée en avant lui aussi, les bras collés contre ses côtes, à grands pas fermes et décidés, staccato, à la manière d’un automate afin qu’on pût imiter ses gestes d’homme des steppes luttant pour sa survie. Blanche s’accroupit au bout du cortège pour souffler. Ses genoux touchèrent le sol dur et sec et elle bascula en avant la tête la première, les mains serrées contre son ventre.

La brutalité, à l’intérieur de la tente, était extrême si on la comparait au faible abandon de Blanche livrée seule aux éléments, au souffle épais qui fendait la plaine et aux matières par lui charriées — brindilles, épines, plumes d’oiseaux morts. Une fois la tente fermée, Daïna prépara un thé chaud, très noir, amer et désaltérant, que chacun but avec le plaisir particulier qu’on prend à apaiser un mal de gorge et à se retrouver à l’abri par mauvais temps. De ce thé presque anthracite s’échappaient des volutes de fumée blanche, torsadées et irrégulières. Daïna en resservit lui-même trois ou quatre fois, remplissant les petites tasses ovales à ras bord, et demanda à ses sœurs d’en refaire. Elle posèrent le plateau par terre au centre du cercle des invités et repartirent s’asseoir côte à côte sur un gros canapé au fond d’une alcôve. Daïna vanta l’épaisseur du feutre qui isolait son habitation de la chaleur torride de l’été, de la pluie et du vent ; chacun de ses mots était prononcé avec un effort extrême pour qu’on pût comprendre son anglais curieusement accentué. Il expliqua comment on montait la charpente, dans quel ordre on plaçait les poutres, de quelle manière on cousait les peaux et avec quelles aiguilles. Ses doigts longs et fins, souples comme des triques, se mouvaient à l’intérieur d’un espace clos, concentrique relativement à celui de la tente, circonscrit par des gestes lents, éloquents, dévolus à son public. Ses deux sœurs l’écoutaient elles aussi, les mains posées sur leurs genoux d’enfants, le regard terne mais fier, leur attention dirigée sur son visage. Puis Daïna montra du doigt une tenture foncée à dessins géométriques qui décorait sa maison de maître et demanda si Blanche pouvait leur donner un exemple de tissage qui ressemblât au sien, un exemple des Marquises qui pût égaler la perfection des décorations de la tente mongole. C’était ironique et proposé par pure amabilité. Il disait « Blinche » et on s’attendait à ce qu’un autre mot suivît. « Blanche » tombe comme un rideau et referme la phrase ; « Blinche » suspend son vol, stationne, immobile, comme une mouette contre le vent. Il traduisit la question pour ses jeunes sœurs et elle rirent toutes les deux de bon cœur. C’était à n’en pas douter une plaisanterie mongole, une facétie des plaines qui avait un goût d’orientalisme retourné. Non seulement le silence était curieux, avant de s’épaissir à son tour, mais c’était drôle comme Blanche avait disparue si facilement. C’était d’ailleurs une sorte d’habitude si Irène se rappelait ses escapades de vacances aux Marquises. Blanche était absente au petit déjeuner, mais elle avait seize ans et c’était l’année qui précédait le baccalauréat. Elle qualifiait ses coucheries de « retraites », en quoi elle avait en partie raison puisqu’elle ne couchait pas encore au vrai sens du terme. Sauf avec Jean-Yves, pour qui elle avait décidé d’aller plus loin parce qu’il avait des yeux clairs, presque gris pâle. Mais là, comprit très vite Irène, saisie au même moment par la honte de ne pas avoir remarqué l’absence de Blanche, il en était tout autrement. Blanche avait parlé des Marquises avec le guide sans rien en dire à personne. Irène regarda chaque visage, fit le décompte. Blanche était dehors. Dehors était la tempête qu’on entendait glisser comme la main de Dieu sur la peau de la yourte de Daïna. Dieu était irrité et la tempête était dans tous les yeux au moment où Irène cria « Blanche ! » Tous les regards s’inquiétèrent de cette opposition abominable du dedans et du dehors, du calme et des intempéries, de la domesticité et de la sauvagerie. Chacun, surtout, était rassuré de ne pas être Blanche qui s’était peut-être déjà envolée à des kilomètres de là, aspirée par un cyclone à la manière de ces vaches qui s’élèvent dans le ciel du Wyoming et retombent deux heures plus tard au milieu du Dakota une fois le tourbillon fatigué. Le couple d’Américains assis à sa droite y pensait avec une concentration ménagère. Pierre suffocait lui aussi. L’impassibilité de Daïna était incompréhensible, une preuve que les choses en Orient sont bien différentes. Allait-il ouvrir la porte et sortir ? Allait-il dire quelque chose ? De toute évidence, le maître de céans réfléchissait, mais était-ce à la meilleure façon d’agir ou bien à tout autre chose ? Quelle différence ? pensa Pierre puisqu’il était sans doute déjà trop tard. Ils étaient rentrés depuis vingt ou ving-cinq minutes. Ils s’étaient reposés. Leurs membres étaient sans vigueur et comme en attente d’un bain. Ils étaient satisfaits d’être si bien reçus. Quelle chance Blanche avait-elle d’en réchapper ? Sans doute aucune. Il lui vint à l’esprit qu’elle n’avait ni tapé ni gratté. L’explication était simple. C’était sans doute qu’elle n’avait pu avancer jusqu’à eux et il se demanda si Irène était elle aussi arrivée à cette conclusion. Par un inéluctable renforcement des contraires, Pierre se mit à goûter mieux encore le confort de la tente et la chaleur du thé. Blanche était l’instant d’avant, n’était plus l’instant d’après, et il fit défiler la liste des obligations auxquelles il devrait bientôt se soumettre pour protéger Irène : la déclaration de décès au consulat, l’annulation du billet d’avion, l’appel à la famille, brouillé par le grésillement du récepteur, les formalités administratives attestant l’effacement de son amie, la lettre pour Jean-Yves. Au terme de cette journée mongole, la quatrième du voyage, Blanche avait déjà acquis l’épaisseur des morts, dense et creuse à la fois, fait sienne l’assiduité de l’absence qui donne au souvenir de leur sourire et de leurs paroles une force à laquelle ils n’ont pas droit de leur vivant. Les morts n’en sont que plus inopportuns, se dit Pierre ; Blanche, avec ses façons franches et directes, serait avec eux au moment où l’envie lui prendrait.

Irène se leva, toute pâle, et se dirigea en ligne droite vers la portière en crin. Daïna se tenait devant et lui demanda de retourner à sa place. Il enveloppa sa tête dans un long turban, quelques sons chuintés et roulés sortirent de bouche, puis il sortit en refermant vite derrière lui, comme une ombre, muni d’une grosse cloche de cuivre qui aurait tinté au milieu de la bourrasque si nécessaire.

 

ONZE

 

« Madame Castaing… Madame… Irène ? »

Madame Zaffo se tenait debout sur la première marche de l’escalier. Elle avait allumé les lumières du salon. Irène s’en rendit compte lorsqu’elle se releva et pencha le torse au-dessus du garde-corps. Elle voulait la remercier pour le livre, éviter ainsi d’avoir à lui dire sans préambule qu’ils ne resteraient pas autant qu’ils l’avaient prévu, mais madame Zaffo affichait un drôle d’air embarassé.

« C’est gentil à vous d’être passée si tard. Je vais mieux… », chuchota Irène.

Madame Zaffo l’observa descendre les marches avec appréhension.

« Et Baptiste…, allons-nous le voir ? » ajouta-t-elle pour faire bonne figure lorsqu’elles se trouvèrent face à face.

« Le docteur est avec Pierre », répondit madame Zaffo d’une voix aussi neutre que possible. Elle avait laissé la place à Irène sur la marche pour qu’elle s’y arrêtât un instant et retardât son entrée dans le salon. Elle se risquait rarement à utiliser ce prénom : Pierre. Elle demandait d’habitude si monsieur Castaing avait besoin de quelque chose lorsqu’elle partait tôt le matin pour le marché, ou bien s’il ne commençait pas à préferer Venise à Paris avec tous ces allers-retours. Irène pensa qu’elle avait bien fait d’avoir été la première à se permettre une familiarité et se reprit aussitôt.

« Le docteur ? Mais…

— Il a beaucoup de mal à se réveiller, expliqua madame Zaffo.

— Du mal… ? »

Le docteur était assis au bord du canapé. Pierre était assis lui aussi, penché comme pour une embrassade, ou plutôt son torse se tenait-il sans souplesse dans cette position pour que le docteur pût poser son stéthoscope contre son dos et le faire glisser de haut en bas sous la chemise par petites touches irrégulières. Irène ne l’avait jamais vu dans une attitude aussi peu naturelle. Penché… oui… au-dessus de son bureau d’enfant à Bordeaux pour dessiner les poissons nacrés de l’été, et plus tard au-dessus des bacs pour développer les photographies de l’océan prises du voilier… mais penché comme ça contre un docteur, en Italie où ils ne connaissaient après tout que madame Zaffo… Elle avait à présent oublié son prénom ; seul celui de son mari, Baptiste, un infirme, un homme qui était, lui, toujours penché, qu’il fût assis ou debout, lui revenait. Mais Pierre… Pas lui, se dit-elle, oh non, pas Pierre. L’instrument métallique avec son tuyau souple en caoutchouc lui aurait presque fait peur. Irène n’osait ni avancer ni dire un mot. Madame Zaffo la fit asseoir dans le fauteuil de lecture et Irène se posa juste au bord, les jambes serrées et le dos raide, comme si elle allait devoir s’enfuir d’une minute à l’autre. Puis le docteur passa un bâtonnet en bois sous la langue de Pierre et força ses paupières du bout des doigts. Les yeux, cachés derrière la peau rougie, avaient un aspect vitreux. Le docteur les referma d’un geste lent. Il se retourna vers les deux femmes d’un mouvement réfléchi, en pivotant sur ses fesses, sans rien montrer de son inconfort, comme s’il était venu ni plus ni moins faire son devoir et que son patient était immatériel. Madame Zaffo s’empara du Minautore pour se donner une contenance. Elle le posa au creux de sa main. Pouvait-elle tapoter la tête de bronze et risquer de faire du bruit ; devait-elle le reposer tout de suite et aller vers Irène ? Le docteur baissa les yeux, ses bras tenaient Pierre fermement pour éviter la chute. Irène se laissa glisser au fond du fauteuil, appuya ses deux mains sur son front. Ses pleurs coulèrent sans bruit.

Madame Zaffo restait là au milieu avec la bête et le docteur dit d’une voix apaisée sans s’adresser à personne en particulier : « Il faut qu’il boive. Beaucoup. Autant qu’il veut. Surtout aucune sortie pour le moment… Je serai là tôt demain matin. »

Irène laissa échapper un petit rire nerveux. Elle entendit madame Zaffo refermer la porte et fouiller un moment dans le placard de l’entrée.

« Nous allons le laisser dormir là », dit-elle en dépliant un drap. Je le borderai plus tard, pensa Irène, quand elle sera partie, quand nous serons tous les deux, et je lui parlerai. Elles posèrent le drap sur Pierre. Ses yeux étaient ouverts, à présent, et même rieurs. Il demanda de l’eau d’une belle voix claire, puis, comme il avait faim, des olives, que madame Zaffo s’empressa de descendre chercher chez elle, du fromage, et comme le fromage n’allait pas sans vin, elles ouvrirent une bouteille. Le temps qu’elles préparent un plateau dans la cuisine, Pierre était monté sur la terrasse. Le vent léger de dix heures du soir passait dans ses cheveux, les balises des chenaux brillaient partout le long de lignes courbes qui traversaient la lagune, les sillons creusés par les bateaux s’emplissaient d’une écume blanche et passagère. Les larmes d’Irène étaient passées ; elles avaient détendu son visage et recouvert l’iris de ses yeux d’un filtre qui leur donnait l’éclat fatigué de l’émail. Lorsque Pierre se retourna pour prendre le plateau des mains de madame Zaffo, on aurait dit qu’il les accueillait toutes les deux sur une île minuscule figée au milieu des eaux, un promontoire, une saillie ou un ressaut duquel il aurait dirigé quelque action glorieuse et conduit des affaires d’importance.

Il restèrent à boire et à bavarder jusque vers minuit. Madame Zaffo savait qu’il ne s’agissait ni d’un infarctus ni à proprement parler d’un accident vasculaire, mais plutôt d’un malaise. Le docteur lui avait demandé d’en informer Irène. Un contrôle de la motricité et de la sensibilité lui semblait néanmoins nécessaire au réveil. Ils étaient là tous les trois à rire de la fausse catastrophe, et c’était à présent comme si Baptiste n’existait plus. « Il regarde son match…», expliqua madame Zaffo en plissant les lèvres, «… avez-vous commencé le Brodsky? Je me rappelle que vous m’aviez dit ne pas l’avoir lu, c’est pour ça que j’y ai pensé ». Et comme ni l’un ni l’autre ne répondait, elle regarda en direction de la Salute et affirma d’une manière catégorique qui pouvait faire sourire tant elle avait répété cette phrase par le passé, « Vous êtes ici un peu chez vous ». Elle regrettait de les voir partir, leur proposa Nöel. Ils pouvaient voyager léger puisque les placards étaient pleins de leurs affaires d’hiver. Pierre fermait les yeux pour profiter du vent léger et apaisant, comme il est décent de le faire devant les autres même s’ils s’adressent à vous. Chacun est autorisé, et en réalité convié, malgré les impératifs de la conversation, à goûter seul la nuit fraîche et calme de Venise.

Venise  était à présent impalpable. Ils la regardèrent une dernière fois, côte à côte, sans rien dire, avant de se coucher ; ou plutôt respirèrent-ils la vague odeur de vase et de pollen qui circulait dans ses rues à la faveur du vent, glissait sur les coupoles et s’attardait au bord des fenêtres ouvertes, sur les géraniums, les plantes grasses et les dernières lessives. Et puis, comme le feu vert fut donné par le docteur le lendemain matin et que le compte rendu cacheté, rédigé à l’intention de son confrère français, discrètement glissé dans la main d’Irène, disait aussi que le voyage était possible, Pierre, qui n’avait d’ailleurs rien vu de cette dernière manœuvre, appela Léopold. Irène s’occupa des billets d’avion pour Paris et de train pour Bordeaux. C’était Pierre, d’habitude, qui faisait tout, ou alors le petit-fils Audibert, quoiqu’avec des réticences que son aïeul n’aurait jamais dévoilées, et un mauvais air de résignation faussement dissimulé. Elle les imprima et les brandit devant Pierre comme une lettre de cachet, bien que l’exil à Bordeaux convînt tout à fait à Pierre Castaing, et plus encore l’idée qu’il verrait bientôt Léopold, la cathédrale Saint-André et la maison de la rue Montbazon, puis, pour finir, les chambres d’enfant où ils étaient presque nés, Irène et lui.

Nous repartons, disait-elle avec sa main tendue, nous rentrons au bercail, nous laissons derrière les préparatifs, les voyages, les aéroports, les docteurs, les italiennes accueillantes, les belligérants de tous bords, toute notre fastidieuse barnabootherie, et nous nous remettons corps et âme au bon soin des pénates. « Je donnerai mes manteaux de Venise à Léopold…», dit Pierre dans l’avion alors qu’ils survolaient les Alpes, «… je demanderai à Giacomina qu’elle nous les renvoie… et je lui donnerai aussi les affaires de Paris, le Leica de Jérôme. » Irène avait posé sa main sur la sienne ; il n’avait rien senti. Elle prit un petit air amusé : « Toutes ? » Pierre, qui ne l’avait pas entendue, fit une liste plutôt longue de tout ce qu’il voulait léguer : les objets sans valeur des Marquises que Léopold avait rassemblés dans sa chambre d’enfant sans en demander l’autorisation, les livres que Pierre n’avait jamais rapportés à la librairie du Globe, aussi bien les récréatifs, qu’il lisait aussitôt sorti du magasin, que les ouvrages moins faciles que Léopold avait tout de suite affectionnés. « Et quoi d’autre encore ? » demanda Irène pour le tester. « C’est-à-dire ? Pourquoi donnerais-je quelque chose ? » répondit Pierre d’une voix absente.

« Pourquoi ne donnes-tu pas tout à Léopold ? Des choses importantes, des choses qui ont une vraie valeur, je veux dire… des choses qui n’ont pas seulement une valeur sentimentale. » Pierre mit du temps à réagir à la question, un temps dont Irène calcula avec sa montre l’effroyable longeur, et lorsqu’il s’étonna qu’on pût exiger de lui une chose aussi extravagante, comme si Léopold n’avait somme toute été qu’un étranger, Irène remarqua que ses mains s’agitaient sans raison. Elles attrapèrent la brochure glissée dans la pochette du siège devant lui et ses doigts se mirent à corner les pages au hasard. Il confia la brochure à Irène, affirma qu’il avait soif, que madame Zaffo lui avait d’ailleurs recommandé de boire le plus possible, que Venise, l’été, sentait l’œuf tourné, que l’avion allait à reculons, comme c’était drôle, et qu’ils iraient se promener tout les deux sur la Giucecca, comme la première fois.

 

 

« Tu t’en rappelles ? » demanda Pierre, et sa voix était soudainement celle de ce premier voyage — franche, nonchalante mais assurée, la voix du Pierre de toujours. Elle effaçait les effroyables absurdités qu’il venait de débiter dans le désordre, comme si une illusion auditive dont Irène était la seule victime les avait produites. Cette voix se moquait des Castaing et des Audibert, pardonnait les erreurs de la rue de Mogador et reprenait le contrôle de leur vie. La bouche qui prononçait ces mots avait déposé un goût de sel sur ses lèvres le jour du bain à la plage des Berges du Lac l’été 38. La voix apaisée de Pierre tirait maintenant sur les rênes pour diriger une bête antique et revêche, un monstre surnaturel d’une effrayante beauté, si bien qu’Irène, qui se souvenait de ce premier voyage dans ses moindres détails, de ce premier baiser et, à leur suite, de toutes les premières fois qu’elle avait connues avec lui, posa sa tête sur son épaule et dit « oui ».

Ils allaient rester à Paris une courte journée et prendre le train pour Bordeaux. Léopold viendrait les chercher à la gare. Pierre en ferait son légataire. Ils s’installeraient dans leur chambre de la rue Montbazon et ils prendraient du repos. Irène sentit la fatigue peser de tout son poids sur sa poitrine, une faiblesse, plutôt qu’une lassitude, s’emparer de ses jambes. Appuyée contre Pierre qui fuyait doucement vers d’autres lieux et d’autres temps, elle goûtait maintenant comme un fruit trop mur les excès du débordement amoureux, l’exagération de tout — de l’argent et du mépris pour les commis —, le détachement immodéré qui leur avait servi d’épée, à présent affaibli par l’usure. Dormir, se dit-elle, … dormir.

 

DOUZE

 

 

Comme il semble sourire dans son sommeil, observa Irène, on dirait même que ses yeux sont à demi-ouverts et dévisagent au-delà de la fenêtre quelqu’un connu de lui seul. Elle se leva et l’ouvrit en grand ; les cloches de Saint-André sonnèrent deux heures. La rue Montbazon était toute entière dans l’ombre, les gens s’étaient enfermés au frais pour la sieste. L’eau coulait goutte à goutte des rebords de pierre ; les azalées qu’on venait d’arroser aux balcons exhalaient la sève neuve et la terre humide. Si seulement quelqu’un pouvait le voir à cette heure, se dit-elle, un camarade ou peut-être un frère qu’il aurait eu ; non pas sa mère, ce serait trop cruel, c’est heureusement impossible, mais un frère duquel il aurait été proche, ou bien un ami. Que madame Castaing n’assitât point à la mort de son fils était conforme à l’ordre naturel, mais un ami plus jeune qui aurait pu offrir une consolation, dire n’était-ce que quelques mots ou même simplement manifester sa présence, voilà qui aurait rétabli une sorte de justice. Elle tendit l’oreille. Lequel ? Serge, bien sûr…, le petit repasseur de Besançon. Où était-il aujourd’hui ? Ou plutôt Léopold, qui serait là d’une minute à l’autre. Léopold aurait été parfait ! Il l’avait été à la gare. Tenir sa main dans la sienne, observer son regard pur et vainqueur, sa bouche pleine, son sourire moqueur… Pierre aurait triomphé de voir ce qu’il avait accompli. Léopold pouvait rompre, souffler, fermer son livre un moment. Mais il était trop tard. Le chant clair et sonore des passereaux glissait bas dans le ciel, régulier et assidu, et l’image de Blanche à genoux, étouffée par la poussière mongole, lui revint sans raison. Pierre ne l’avait jamais beaucoup aimée. Blanche avait été trop secrète, trop distante, trop de son côté à elle. Mais quelqu’un avait-il seulement su connaître Pierre comme Blanche avait connu Irène ? Pierre avait-il eu un meilleur ami ? Mieux encore : Pierre s’était-il jamais livré à quiconque, ou avec autant de liberté qu’Irène s’était livrée à Blanche ? N’avait-il pas fallu que ses intimes fissent parfois d’immenses efforts pour le saisir, passer outre son visage fermé et ses gestes mesurés, trouver n’était-ce qu’un supplément d’âme ? Que je l’aime ainsi se dit Irène, tel qu’il est, sans cette parité toute factice des amitiés féminines et masculines, et comme je perds, mais pour un instant si court, ce que j’ai de plus précieux. Que ce sourire est doux et léger, ajouta-t-elle sans bouger les lèvres, sans se retourner, le regard immobile posé sur la maison d’en face, scellé à la pierre sèche. Elle irait fermer ses paupières dans un instant, d’une très légère caresse de la paume, en effleurant les cils. Elle s’amuserait à les lisser dans le sens de la courbure, une ou deux fois, comme on fait pour redonner son pli naturel à un tissu froissé. Un ami ou un proche qui serait resté avec elle dans la chambre aurait pu lui aussi voir ce sourire plein et radieux. Mais Irène n’avait besoin d’aucun soutien ; elle n’avait fait signe à personne. Le seul secours qui lui fût nécessaire venait de ces pierres grises de la maison voisine, maintenant tâchées de jaune et de blanc par le soleil à son zénith. Le nuage était passé, les fondations rendues à l’ombre fraîche par l’étroitesse de la rue. Irène se laissait glisser vers les choses : non pas celles de la nature, mais plutôt les choses façonnées par la main de l’homme, les artifices qui témoignent des soucis, des projets et des efforts. À mi-chemin entre le noble et l’utile, l’architecture avait tout les avantages. Elle se pencha un peu plus pour respirer ces beaux immeubles bourgeois en pierre bise et beige, le fer forgé, les jardins d’agrément et, au-delà encore, les quais arrogants de la Garonne et les eaux, les eaux jusqu’à Toulouse, chatoyantes, l’orage qui monte et descend, se retire, renvoie comme un fouet le coup donné par derrière rien que pour punir sans qu’aucune faute par quiconque fût jamais commise. Doux et léger, le dernier sourire de Pierre devait briller, maintenant. Il suffisait qu’Irène revînt s’asseoir à ses côtés pour laisser ses lèvres tièdes la griser doucement, peu à peu, avec leur méthode entêtante et câline. Elle revenait au temps du berceau à roulettes ; son rotin tressé avait aujourd’hui la légéreté de la paille d’origine, sa blondeur brillait sur toute la superficie du champ de blé mur. Il penchait sous le vent, faisait avec les autres épis rassemblés une mer dissipée et capricieuse. Sa toile de Vichy jaune pâlissait au soleil ascendant, éclatait de nouveau aux rougeurs du couchant, l’un et l’autre moment précipité contre son jumeau en sens contraire bien que toujours en direction du crépuscule, chaque journée pour le coup ajoutée à sa suivante, si rapide et fugitive et compressée qu’on pouvait croire manquer d’oxygène à suivre ainsi le mouvement mécanique des mois et des années.

Irène reprit son souffle devant la fenêtre ouverte. Les doubles-rideaux, sur les côtés, lui faisaient un cadre. Elle les tira. La chambre était noire, tout à coup, non pas seulement sombre et rendue à la fraîcheur, mais profonde et moins sèche. La rue Montbazon derrière le velours tiède et usé continuait son bonhomme de chemin et elle ressentit une certaine tristesse, petite et bien inoffensive, à l’idée qu’elle n’y descendrait plus. Un passereau encore, sur le rebord de fer forgé, l’azalée rose qui prend son temps… C’était curieux, aussi, de ne pas chercher les pleurs. La méthode tant de fois éprouvée d’imaginer le pire s’avérait pour une fois futile. Pour qui, d’ailleurs, aurait-elle pleuré ? Pour quoi ? Pour obtenir quelles paroles consolantes ? Il valait mieux rafraîchir son visage, remonter les peignes dans ses cheveux et s’alllonger tout droit bien qu’avec souplesse — c’était encore possible — en prenant sagement la main de Pierre dans la sienne. Et là, sentir son propre courage dire les choses assez fort sans qu’aucune pression des doigts fût nécessaire. Un courage en quelque sorte abstraitement présent, sans aucun des inconvénients de l’incarnation. Irène n’aurait pu ni poser sa tête sur sa poitrine si se blottir contre lui, encore moins passer une jambe par dessus les siennes. C’était tout différent avec la main. La main est bien moins matérielle que le visage, les jambes ou le torse ; plus proche de l’esprit, plus éloignée de ses répliques animales, pattes de chiens et griffes de chat. Pourquoi donc ne pas tenir la main de Pierre, qui avait encore quelque tiédeur, comme pour passer un gué ou monter une marche ? Pour passer le petit pont de la Giudecca qui lui avait tellement fait peur quelques jours plus tôt. Il n’y avait là rien de forcé ni de ridicule. C’est ainsi qu’on les retrouverait. Le docteur avait sa clé. Il pousserait la porte et dirait « Quelle bien jolie fin » ou bien « Il n’y a rien à regretter ». Si jamais l’envie s’en faisait sentir, on pourrait défaire toutes les sinuosités, effacer les retours, aplanir les hésitations qu’on s’était toujours efforcé de désigner par euphémismes et antiphrases ; un long ruban simple et repassé au fer chaud serait là pour la postérité. Irène sourit de cette présomption et s’écarta de la fenêtre. Et si elle n’arrivait pas jusqu’au lit, si elle restait derrière, comme à Venise le soir de la Giudecca ? Il sembla un court instant qu’un feu vif et profond s’échappait des sonnettes en cuivre de la Calle del Corder, qu’un chat de la taille d’une bête de somme tournait au coin de la rue, que Blanche s’étouffait à force de beugler des obscénités en Mongol à l’adresse de monsieur Kahiki. Et puis les têtes d’épingles, scintillantes l’instant d’avant, vacillaient, hésitaient, cherchaient les ténèbres.

Pierre avait gardé la bouche ouverte ; elle s’assit au bord du lit et la referma avant les yeux, en poussant le menton vers le haut et le nez vers le bas, un peu sèchement ; puis elle s’interdit de le toucher et l’observa longuement. Le haut de sa veste de pyjama avait collé à sa peau. Elle partit se rafraîchir, peigna ses cheveux et revint s’allonger à côté de lui sous le drap. Elle le remonta jusqu’au menton, hésita encore, trouva sa main — tiède, mollement rangée contre le tissu du pantalon, moite encore après l’accès de fièvre. Elle la posa contre son ventre avec quelque fermeté. , pensa-t-elle sans regret. Le soleil de juillet chauffait la toile tendue devant la fenêtre, glissait sans effet sur la doublure de velours. Quel bonheur que cette lumière du dehors que je ne vois plus, se dit-elle en fermant les yeux. C’était comme marcher à deux au soleil couchant avec l’écume qui sèche à l’air libre, le sable qui revient mouillé de sous les vagues et les pas qui s’effacent sur l’estran. Il n’était encore que deux heures à peine passées d’une dizaine de minutes. Quel bonheur, pensa Irène une dernière fois, quel bonheur de mourir avec toi et de savoir que ton corps, à côté, n’est rien, que tu es parti le cœur léger, consacré aux apprêts pour que je vienne à toi comme au temps heureux des premiers bains.

 

(FIN)

 

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