COUPS DE COEUR
LE VERTIGE CALAFERTE
(Extrait…)
INÉDIT à paraître dans le n°79
du Passe-Muraille – OCTOBRE 2009
Par Antonin Moeri


En lisant La Mécanique des femmes, j’apprends à me souvenir.
Je partais d’un coin de la ville pour d’interminables errances. Au bord de la nuit, les rues du quartier chaud se remplissaient d’hommes solitaires, à l’affût, sans voix.
Des ombres inquiétantes frôlaient les murs sales des vieux immeubles.
Quelques voitures ralentissaient devant une série d’ampoules qui s’allumeraient bientôt.
Une « immense fatigue se répand dans les nerfs comme une coulée froide ». Une main se lève imperceptiblement, entraînant le quidam dans un couloir sombre. Un escalier en bois conduit aux chambres. Le pied sur une chaise, elle dit: « Pourquoi tu trembles? » Pas de doute, elle domine. Elle n’a rien d’une salope. Déhanchement crâne. Le client est paralysé. Elle le prend pour un simplet. La lueur métallique du réverbère, qui vient de s’allumer dans la rue, lui fait une auréole. Ce fut comme une illumination. J’ai cru voir le Christ. Dans La Mécanique des femmes, il y a un personnage masculin qui perçoit les paroles et les tressaillements du désir féminin. Les dents qui prennent la peau et mordent... Si tu pouvais me toucher, tu verrais, je suis au bord... Elle sait que je la regarde enlever ses bas... Je voudrais ton sexe comme un couteau planté dans mon ventre. Ce personnage est fasciné par les femmes, il les repère de loin, les dévore du regard, les suit, les interroge, les baise à n’en plus finir, les écoute. Ce qu’il entend le stupéfie.
Il y a celle qui, à douze ans, offrait son corps sans complexe. Il y a celle qui, ayant appris que son mari couchait avec des messieurs, ne veut plus le toucher, imagine tous ces poils ensemble qui la font vomir. Il y a celle qui a rêvé de devenir pianiste virtuose, qui vit seule dans un appartement très moderne et qui, au lieu de se produire sur des scènes illustres, se contente de séjourner à l’étranger, au milieu des touristes. Il y a celle qui aboie au moment de l’extase érotique.
Les scènes se déroulent dans une rue froide, sur une banquette de restaurant, dans un train, une cour désaffectée, la chambre d’un hôtel minable, une cimenterie abandonnée, une cuisine, une sortie de cinéma, un taxi, les toilettes d’un bar, une entrée d’immeuble.
Comme le fit Joyce avec Molly Bloom, ou Cohen avec Ariane, Calaferte laisse la parole à ces dames. Il se fond dans leur chair, […]

RÉFÉRENCES:
Louis Calaferte, La Mécanique des femmes, Gallimard, coll. Folio, 1994, 162p.
– Septentrion, Gallimard, coll. Folio, 1990, 435p.
A propos de Louis Calaferte



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